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Le futsal : un sport bridé, une gouvernance à clarifier

Le futsal est un sport jeune. Depuis 1971, et la création de la Fifusa (fédération internationale de futsal) devenue AMF en 2002, il tente de se structurer. Mais son essor a suscité la convoitise de la FIFA, qui, soucieuse de ne pas laisser échapper un potentiel marché florissant, a fait main basse sur cette pratique sans pour autant se substituer aux instances mises en place. En France, comme dans le monde, ce manque de clarté dans la répartition des rôles reste aujourd’hui prégnant. Et le futsal en souffre.

Il y a quelques semaines, la Légende Alessandro Rosa Vieira dit Falcão a pris sa retraite, à 39 ans. Le double ballon d’or de futsal (2004, 2008 – la distinction n’est attribuée que tous les quatre ans) s’est retiré à l’issue de la défaite du Brésil face à l’Iran, en huitième de finale de la Coupe du monde de futsal FIFA 2016, remportée par l’Argentine. La nouvelle, importante en Amérique du Sud, n’a pas mis en émoi les médias de la planète entière comme les fins de carrière de Messi et Cristiano Ronaldo le feront dans quelques années.

Symbole de la notoriété moindre dont jouit le génial attaquant brésilien : son compte twitter. Il présente, au 06 novembre 2016, 203 000 suiveurs, contre 11,7 millions pour son « homonyme » footballeur : le Colombien Radamel Falcao, qui, bien qu’il est un redoutable buteur, n’a jamais dominé son sport. 


Mais au-delà de cette relative confidentialité, le futsal revêt des enjeux sur le long terme, cristallise des ambitions. Et ce depuis de nombreuses années.

1971 : acte de naissance

Le futsal est né dans les années 1930, en Uruguay, mais ce n’est que quarante ans plus tard qu’il commence réellement à se structurer. En 1971, la Fifusa (Federação Internacional de Futebol de Salão) est fondée par sept pays (Uruguay, Brésil, Argentine, Pérou, Bolivie, Paraguay, Portugal). Le Brésilien João Havelange (1916-2016) en est l’homme fort, le président. Problème : il ne va pas le rester longtemps.

Dès 1973, Havelange brigue la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), à la tête de laquelle il est élu en 1974. L’essor qu’il a insufflé du côté du futsal commence alors à lui poser problème… à moins qu’il n’arrive à en tirer profit, en rattachant le « petit football en salle » au « grand football ».  Pour cela, il va chercher à court-circuiter son ancien bébé. 

Fifusa, FIFA, CIO, lobbies : le futsal au cœur d’une lutte de pouvoir

En 1983, il dégaine son premier argument, sémantique : l’utilisation du terme « futebol » dans le nom de la Fifusa induirait que le futsal (que l’on appelle aujourd’hui ainsi), n’est qu’un dérivé du football. Si la Fifusa refuse de se placer sous l’égide de la FIFA, reste indépendante, elle risque donc des poursuites juridiques. C’est justement l’invention du mot « futsal » qui permet à ce sport de repousser le premier assaut d’Havelange.

Mais celui-ci n’abandonne pas. Deuxième tentative en 1985. Sans raison apparente, la ville de Madrid retire son soutien financier à deux semaines du Mondial de futsal, qui doit se tenir en Espagne. D’après LeMonde.fr* Havelange aurait convaincu Juan Antonio Samaranch (1920-2010), alors président du CIO et homme ô combien influent, de provoquer cette décision de la capitale espagnole. Son moyen de pression ? Faire campagne (il était lui-même un membre important du CIO) contre la candidature de Barcelone pour les JO de 1992, si son « ami » lui refuse cette faveur. Le coup porté est important, mais encore insuffisant. 

Première victoire pour Havelange et nouvelle réglementation

En 1988, la FIFA tente alors le tout pour le tout… et crée « son » propre football en salle. La dissolution (espérée) de la Fifusa n’intervient pas, mais plusieurs de ses bastions changent de camp. Les fédérations de futsal des États-Unis, du Canada et – surtout – du Brésil décident d’adhérer à ce projet. En 1989 la première édition de la Coupe du monde de futsal FIFA se déroule aux Pays-Bas et voit le Brésil s’imposer. La Fifusa continue cependant d’exister et d’organiser ses compétitions internationales (ce double calendrier est toujours d'actualité en 2016).

En 2000, la différenciation entre ces deux pratiques s’accentue. Les rencontres durent 40 minutes (temps effectif), mais les touches se jouent à la main et les tacles sont prohibés en Fifusa, alors que les remises en jeu se font au pied et les contacts sont tolérés en FIFA. Autre facteur qui permet au « vrai futsal » de se démarquer : chaque équipe ne peut rester en possession du ballon 15 secondes dans son camp, pour garantir une partie rythmée.

Profonde différence idéologique

Aujourd’hui, la Fifusa est devenue AMF (Association Mondiale de Futsal, en 2002), mais les divergences en termes de philosophies perdurent. Il y a toujours deux écoles : d’un côté, la FIFA qui considère que le futsal est une émanation, voire une succursale, du football. De l’autre, l’AMF qui le présente comme un sport à part entière et trouve le statut de « foot en salle » bien trop réducteur.

En 2012, Jérôme Brachet déclarait ainsi que : « les règles (du futsal) sont inspirées du handball, du basketball, du water-polo… pas seulement du football (…) c’est bien une discipline à part ». Alors président de l’Union nationale des clubs de futsal (UNCFs) – placée sous l’égide de l’AMF – il était l’un des acteurs du futsal français. De « ce » futsal français.

En France, l’équation est (au moins) aussi complexe

Car l’hexagone n’échappe pas à la règle : ce sport y est au centre d'un combat. La FFF (Fédération Française de Football) est reconnue comme délégataire par le Ministère des sports depuis juin 1997. La pratique du futsal en France relève de sa responsabilité, elle en a le monopole légal, et ce au détriment de l’AFF (Association Française de Futsal) qui a pris le relais de l’UNCFs en 2014 en tant qu’organisme national affilié à l’AMF. Ainsi, l’AFF peut mettre en place des compétitions mais sans décerner de titre officiel. 
Cette dualité cause une déperdition relative de licenciés (voir graphique), qui peut être renforcée par la mode « urban foot » et les start up qui surfent sur la vague de cette tendance de la pratique sans contraintes.  

Le nombre de licenciés de l’UNCFs et celui de l’AFF, à partir de 2014, oscillent aux alentours de 1000 sur cette période (entre 700 et 800 en 2016/2017) d’après Mikael Bourdaraud, secrétaire national de l’AFF qui a également occupé ce poste à l’UNCFs.

Personne n’est gagnant. Mais dans l’affaire c’est l’AFF qui souffre le plus de cette situation, d’après Mikael Bourdaraud, son secrétaire national : « la FFF a suffisamment de moyens financiers pour être attractive auprès des clubs, quitte à être déficitaire sur le futsal. On ne peut pas lutter ». D’autant plus qu’elle n’accepte aucun doublon : « l’un des joueurs de notre équipe de France a été suspendu 100 ans (sanctionné en 2009, Ali Bedredine est privé de terrain jusqu'au... 31 décembre 2099) par la FFF, pour avoir été licencié au sein des deux fédérations (…) Nous, ce doublon ne nous pose pas de problème, car à nos yeux le futsal n’est pas une simple diversification du football. C’est un autre sport. Et on n’empêche aucun de nos adhérents de prendre une licence dans un autre sport ».

Mais si la FFF tient à « son » futsal, elle ne lui insuffle qu’un développement très modeste. Celui qu'elle considère comme le petit frère du football reste un sport amateur.

 « Niveau salaire, entre futsal et foot… tu ne te poses pas deux fois la question »

Azdine Aigoun, international français en futsal FFF et membre du Kremlin-Bicêtre United (dit KB United, double champion de France en titre), revient sur ce statut particulier, de sportif de haut niveau… mais amateur : « on ne gagne pas totalement sa vie avec le futsal en France (…) certains sont payés en primes de match, d’autres ont un petit salaire, tout dépend du statut ». Forcément, il fait du futsal un éventuel tremplin plus qu’une finalité : l’objectif plus ou moins assumé est souvent d’intégrer un club professionnel de football : « niveau salaire, entre futsal et foot… tu ne te poses pas deux fois la question ». Voir interview ci-dessous.

Mais le championnat de France de futsal n’est pas pour autant dénué d’intérêt. Il n’existe que depuis 2007 (lorsqu’il a remplacé le « challenge national ») et se construit autour d’une rivalité entre deux clubs phares (qui ont trusté tous les titres), qui plus est voisins. Il se polarise ainsi autour du derby KB United – Sporting Paris (voir article en annexe). Ce qui lui manque réellement, c’est un cadre juridique, un accompagnement dans la progression. Pour l’instant, les clubs de futsal s’organisent comme ils peuvent, comme  le font beaucoup d’équipes de rugby en fédérale, ou de football en CFA/CFA2/Division d’honneur.

Un modèle économique classique dans l’univers associatif

Pour Laurence Delafosse, vice-présidente du club kremlinois, fonctionner ainsi, en tant qu’association sportive à but non lucratif (loi 1901), n’est pas une difficulté insurmontable, grâce « au sponsoring, aux subventions départementale et communale ainsi qu’à une part de la fédération, pour le fonctionnement et le remboursement de certains frais ». Concernant le dédommagement des joueurs de l’équipe première, il existe plusieurs moyens, renchérit Delafosse : « quelques joueurs sont éducateurs sportifs, ils forment les jeunes et sont payés en contrepartie (…) on verse des contributions, des primes de matches, certains peuvent toucher 500 ou 1000 euros (…) on offre aussi des avantages en nature : nos joueurs étrangers sont logés par exemple ». Mais pour clarifier leur statut et simplifier les contractualisations, le club devrait, d’après-elle, franchir une étape : « on aimerait bien avoir un statut fédéral, pour mieux s’organiser (…) c’est une demande de plusieurs clubs au niveau national (…) nous pourrions tous fonctionner sur le même mode ». Voir entretien ci-après.


« Le futsal doit avancer pas à pas »

La « licence club fédéral » a pour vocation, d’après la fédération, de « développer la formation et l’éducation des jeunes joueurs et joueuses dans les clubs, promouvoir et améliorer le niveau sportif des championnats, adapter les infrastructures sportives aux besoins des compétitions, contrôler l'équité financière dans les compétitions nationales ». 

Elle semble ainsi convenir à la situation que vit actuellement le futsal français « version FFF »Mais au-delà de ces évolutions administratives,  le KB United a récemment mis en place un streaming pour suivre les matches des Kremlinois, testé avec succès lors du dernier derby (05.11.2016). L’enjeu n’est pas direct. Il concerne la visibilité du club, et du futsal, sur le long terme : « financièrement cela ne nous rapporte rien (…) C’est un moyen de développer notre sport (quidoit avancer pas à pas (Delafosse) ».

Le futsal est un sport en sous-régime, peu développé à l’aune de son potentiel. Les initiatives de clubs comme le KB United et sa structuration progressive l’aident à prendre de l’ampleur en France, mais il risque de rester confidentiel tant qu’il ne sera pas régi par une seule instance à chaque échelon (national et supranational). Une instance jugée légitime et reconnue à la fois officiellement et par ses pairs.

Simon Farvacque

 

*http://www.lemonde.fr/sport/article/2012/11/19/main-basse-sur-le-futsal_1786581_3242.html

Autre source :

https://twitter.com/steevendevos/status/543737174072778752 

Annexe : résumé de KB United 3-4 Sporting Paris (05.11.16) 

http://sporthinker.fr.gd/KB-United-3_4-Sporting-Paris--d-.htm

Publié le 10.11.2016