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Giro 2014: Roulez jeunesse !!

 

GIRO 2014 : Roulez jeunesse !!

Si la Vuelta 2013 avait été marquée du sceau de l’ancienneté, le quadragénaire Chris Horner y ayant porté la bannière étoilée au sommet, le Giro 2014 s’est déroulé sous celui de la jeunesse. Du début à la fin, des chasseurs d’étapes au classement général et de la fougue des sprinteurs à l’avènement de nouveaux leaders … coup de projecteur sur les acteurs de ce rajeunissement.

Le scepticisme général qui entoure le cyclisme depuis quelques années, a ceci de dérangeant: la découverte de nouveaux talents rime presque toujours avec suspicion et non simple questionnement. « D’où sort-il ? Depuis quand est-il à l’aise en montagne ? Jamais entendu parler de lui… encore un qu’a trouvé un bon médecin. » Autant de réflexions qui sont le lot quotidien de bon nombre d’amateurs de cyclisme. Si l’on peut considérer ces interrogations comme légitimes, on peut également faire le choix d’en faire fi et de s’intéresser à la vérité de la route, celle des écarts creusés et des classements plutôt qu’aux hypothétiques tricheries et autres éventuels écarts de comportement. Qu’un jour ou l’autre les coureurs qui ont vu leur cote grimper, lors de ce spectaculaire Giro, se fassent prendre la main dans le sac n’est ici pas le débat. Retour sur leurs nombreux coups d’éclats :

Bouhanni met les choses au point

Parmi le plateau de grosses cuisses conviées à jouer des coudes lors des arrivées massives,  Marcel Kittel était l’homme à battre. Deux étapes en ligne et deux bouquets plus tard (le deuxième acquis le jour de son 26e anniversaire) il se retire, malade, et laisse à d’autres jeunes loups, aux crocs acérés, le soin de s’écharper. Les italiens Elia Viviani, qui vient de s’offrir le scalp du Cav’ 1 sur le Tour de Turquie, et Giacomo Nizzolo, 25 ans tous les deux, sont candidats à reprendre le flambeau. Pourtant, c’est un autre jeunot qui va s’illustrer.

En effet, le français Nacer Bouhanni, 23 ans, va s’affirmer comme le nouveau patron de l’emballage final. Sur la 4e étape, il subit un problème mécanique à une dizaine de kilomètres de l’arrivée… revient du diable vauvert pour s’adjuger la victoire. La machine est lancée. Cet amoureux transi de boxe, tape du poing sur la table et se jette à corps perdu dans la course aux points. Course qu’il remporte avec brio et haut la main, se revêtant rapidement de rouge et comptant au final 3 victoires d’étapes. Mais en plus d’écrire l’une des plus belles pages de sa jeune carrière sur ce Tour d’Italie il livre une lutte à distance avec son coéquipier et adversaire français, Arnaud Démarre, autre fusée hexagonale en devenir. Problèmes de riches pour la Fdj et le cyclisme français.

Mais c’est, venu des antipodes de la  Gaule, qu’un autre talent émerge.

Matthews, le rose lui va si bien

En effet, l’australien Michael Matthews, lui aussi âgé de 23 ans, a marqué ce Giro de son empreinte, au-delà même de son domaine de prédilection. Paré de rose pendant 5 jours, il s’accroche à sa tunique et se permet de remporter l’étape qui devait sceller le sort de son statut de leader, en réglant son compatriote Cadel Evans au sommet du col de Montecassino (aux pourcentages certes loin d’être effrayants). Cette étape, qui a suscité la controverse (suite à une chute collective qui n’avait pas ému plus que ça un Evans opportuniste et avait brisé les rêves de Joaquim Rodriguez) a confirmé le potentiel de sprinteur des montagnes qui sommeille en Matthews.

Une polyvalence _ qu’il avait déjà laissé entrevoir cette année en finissant 2e de la Flèche Brabançonne, derrière Philippe Gilbert _ décidément de mise sur ce Giro. En effet, autre as de la vitesse aux multiples facettes, Ben Swift (26 ans) _ qui avait surpris Valverde lors d’une étape vallonnée du Tour du Pays Basque_ a lutté contre l’altitude pour terminer 25e de la 16e étape, passant par le mythique Stelvio, durant laquelle Quintana a fait basculer la course, dans des conditions qui, là aussi, ont suscité de nombreuses réactions. Mais nous y reviendrons, car entre temps un autre jeune trublion au large registre d’actions avait su se comporter en champion.

Ulissi à la croisée des chemins

Diego Ulissi, du haut de ses 24 ans, avec ses deux victoires en puncheur et son contre-la-montre surprenant (2e derrière Uran), a lui aussi été un des hommes marquants de ce Tour d’Italie. Déjà en haut de l’affiche en 2011, lorsqu’il avait remporté une étape, suite au déclassement de Visconti lors de leur houleux tête-à-tête2, il confirme l’étendue de ses capacités… Mais où sauront-elles le mener ? Lui-même semble se le demander : « Je ne suis pas un coureur de Grand Tour encore et peut-être que je ne le serai jamais, mais je vais voir comment je me développe physiquement », s’interrogeant sur l’orientation à donner à sa carrière : « Je veux cibler les classiques ardennaises mais peut-être que je vais commencer à penser aux courses par étapes et notamment au  Giro lorsque je serai plus vieux ». Qu’il se destine ou non à briller trois semaines durant, il n’est pas le seul joyau que le public transalpin voit éclore actuellement.  

Aru, l’un des grands de demain ?

Car l’Italie se découvre peut-être un des futurs ogres des Grands Tours des années à venir, en la personne de Fabio Aru (23 ans). Ce dernier, vainqueur en haut du Plan di  Montecampione et seul homme à rivaliser avec Quintana lors du chrono en côte _ libéré par l’absence du Requin de Messine 3, dont il était un des lieutenants l’an dernier, et par les déboires de son expérimenté coéquipier Scarponi _ a fini à une prometteuse 3e place au classement général.

Mais méfiance, car il y a 10 ans, Damiano Cunego surgissait de l’ombre de Gilberto Simoni, son leader de l’époque à la Saeco, pour remporter son premier Giro… Son premier certes, mais surtout son dernier, à ce jour. Depuis, le Petit Prince s’est forgé un joli palmarès, collectionnant les places d’honneur sur les Classiques et tutoyant parfois à nouveau les sommets sur les courses de trois semaines… mais sans jamais y regoûter à la victoire finale, ni même au podium.

De plus, Aru a certes démontré des qualités de grimpeur indéniables, mais aussi certaines limites en contre-la-montre (sur le plat !). L’année prochaine, celle de la confirmation, dira s’il a l’étoffe d’un grand. Il le faudra pour briller dans le domaine des courses à étapes durant les prochaines saisons… car il n’est pas le seul à s’affirmer dans sa génération.

Kelderman et Majka en progression  

L’espoir polonais Rafal Majka (24 ans) se classe en effet 6e, après sa 7e place de l’an dernier, et confirme son fort potentiel, que l’on soupçonne depuis son Top 20 sur la Vuelta 2012, où il avait épaulé un Alberto Contador victorieux. S’il a fini la 3e semaine en relative difficulté (dépassé par Aru, bien que parti 3 minutes avant lui, dans le contre la montre en côte de l’avant-veille de l’arrivée), il obtient tout de même un résultat encourageant, tout comme Wilco Kelderman (23 ans), situé un rang derrière lui. Le jeune néerlandais, qui monte de 10 étages par rapport à l’exercice précédent, était attendu à un tel niveau par les suiveurs les plus attentifs du cyclisme mondial, depuis sa 10e place sur le Tour de l’Avenir 2010. Un Tour de l’Avenir que Nairo Quintana avait remporté.

Quintana, la consécration attendue

On a presque tendance à l’oublier, tant il est considéré comme l’un des grimpeurs les plus efficaces du peloton depuis déjà 2 ans, mais ce dernier, dauphin de Christopher Froome sur le Tour de France l’an dernier, est encore un jeune coureur (24 ans). Son sacre de cette année semblait être une évidence, surtout après l’abandon de Purito4, mais il a mis un certain temps à se dessiner. C’est finalement en bravant la neige dans cette fameuse 16e étape, dantesque, qu’il en a fait une réalité. Pour certains les écarts créés ce jour-là resteront comme une injustice5, pour d’autres ils sont la conséquence d’une étape homérique comme le Giro nous en a si souvent réservées. Mais à partir de ce tournant, le petit colombien n’a fait que confirmer sa supériorité.

Ce jour où le vent a tourné, Quintana était accompagné du canadien Ryder Hesjedal, lauréat de l’édition 2012, et de Pierre Rolland.

Rolland, circonstances favorables ou évolution notable ?

Depuis deux ans et sa 8e place sur le  Tour de France 2012, les escapades du français tendent plus à en faire un honnête baroudeur qu’un redouté leader… mais sur ce Giro il semble avoir franchi un palier, abandonnant les échappées que l’on peut qualifier de chasse patate pour celles qui attestent du panache qui renverse les montagnes. Ce cap, l’a-t-il vraiment passé ? Son style offensif tranche avec les scénarios aseptisés et métronomiques que nous réserve parfois le vélo moderne, à lui de trouver le juste milieu entre la fougue et la raison. Son classement final en tout cas, au pied du podium (4e), ne peut que témoigner de ses progrès et ce 3e Top 10 sur un Grand Tour (après les TDF 2011 et 2012) l’installe encore un peu plus comme un candidat sérieux dans le paysage des courses par étapes du cyclisme mondial. Rigoberto Uran a lui aussi pérennisé sa place dans ce gratin, en terminant 2e au général, rééditant sa performance de l’an dernier. Il confirme ses aptitudes sur les terres transalpines (déjà 7e en 2012). Ces deux coureurs, de 27 ans, arrivent à maturité. Une maturité déjà bien tassée pour certains de leurs adversaires, emportés par la nouvelle vague.

Les papys font de la résistance…

Car parmi les favoris à la succession de Vincenzo Nibali figuraient également des coureurs très expérimentés, ayant déjà eu l’honneur de s’imposer sur le Giro ou sur son homologue français. Mais ces derniers n’ont su rééditer cette performance.

Ainsi, les cinq coureurs déjà auréolés d’une victoire sur un Grand Tour au départ de Belfast ont connu des fortunes diverses. Si Michele Scarponi (34 ans) a du abandonner, ces quatre compères _ Evans (37 ans) 8e, Hesjedal (33 ans) 9e, Basso (36 ans) 15e et Cunego (32 ans) 19e _ ont chèrement vendu leur peau.

Le canadien a secoué la course, l’australien l’a un instant dominée, et les deux italiens se sont contentés de s’accrocher. Mais le poids des années s’est ressenti en fin de Giro, et le passage de témoin avec les nouvelles générations semble bientôt acté, car en plus des coureurs déjà cités, des gregari aux baroudeurs, bien d’autres jeunes se sont illustrés.

… mais se noient dans un inédit bain de jouvence

Les colombiens Sebastian Henao (20 ans), 8e du chrono en côte notamment, et Julian Arredondo (25 ans), meilleur grimpeur et vainqueur d’une étape, se sont révélés. Les deux français Alexis Vuillermoz et Alexandre Geniez (26 ans tous les deux) ont terminé aux 11 et 13 e rangs du classement. Le premier, très bon vététiste qui s’attaque à la route, a symbolisé la puissance collective d’AG2R La Mondiale, le second a montré qu’il pouvait être plus qu’un coéquipier modèle.

Au-delà de ces cas par cas, cette tendance est globale et s’exprime statistiquement : sur 20 étapes individuelles, 13 ont été remportées par un routier de 25 ans ou moins. Lors des trois derniers Grands Tours ? 8, 7 et 4. La saison précédente ? 5, 5 et 7. Il faut même remonter jusqu’au siècle dernier pour trouver trace d’un millésime aussi juvénile en terme de victoires d’étapes.

De plus, à l’occasion de ces mêmes compétitions l’année passée, deux concurrents au titre de meilleur jeune 6 s’étaient glissés dans les dix premier du classement général… sur ce Tour d’Italie, ils sont quatre à y figurer. Enfin, le jour de l’arrivée, tous les maillots distinctifs ont été portés par des coureurs n’ayant pas atteint 26 ans, ce qui est tout aussi peu courant (du jamais vu non plus, sur le Giro, au XXIe siècle).  

Ce vent de fraicheur qui a soufflé sur la 97e édition du Giro d’Italia est-il annonciateur d’un ouragan de rajeunissement qui emportera le cyclisme? Rien ne permet de l’affirmer. Mais trêve de perspectives, abandonnons-nous au plaisir de l’instant t, profitons de ce sport et de sa beauté, plutôt que de nous évertuer à le dénigrer, cherchant sempiternellement à le juger.

Que ces jeunes coureurs talentueux s’avèrent à la hauteur des espoirs fondés en eux, que leur avènement se concrétise dans les prochains mois et qu’ils nous gratifient bientôt de nouveaux exploits ou qu’au contraire leur évolution rime avec déception, réussir à faire parler du vélo pour ce qu’il est et non seulement pour le résumer au mot dopage, pourrait être leur plus belle victoire.

FARVACQUE Simon

 

1 Mark Cavendish

2 http://www.velochrono.fr/actu/2011/le-sprint-visconti-ulissi-en-video/

3 Vincenzo Nibali

4Joaquim Rodriguez

5Quintana et Rolland ont profité de l’imbroglio qui régnait quant à l’éventuelle « banalisation » de la descente du Stelvio, pour transformer les quelques longueurs d’avance qu’ils avaient prises dans la montée en deux grosses minutes au pied de la descente : http://www.eurosport.fr/cyclisme/tour-d-italie/2014/tour-d-italie-la-polemique-fait-rage-avant-le-depart_sto4265471/story.shtml

6 coureurs de 25 ans ou moins

Autres sources :

http://www.letour.fr/le-tour/2013/fr/classements.html#

http://www.cyclismactu.net/news-giro-d-ulissi-souhaite-jouer-le-general-dans-le-futur-40873.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nairo_Quintana

http://fr.wikipedia.org/wiki/Wilco_Kelderman

Publié le 01/06/2014