Tweets sur sporthinker
Sporthinker
Un rendez-vous hebdomadaire pour tous les passionnés de sport.

Tour de France (1958-1959) : la fierté l'emporte sur le patriotisme



Tour de France (1958-1959) :
la fierté l'emporte sur le patriotisme

Avant que le Tour de France 1960 soit le premier, après-guerre, à ne compter aucun coureur français dans son Top 5 final,  les deux précédentes éditions de la Grande Boucle avaient déjà été celles de l’échec du cyclisme hexagonal. Un échec au goût de querelles internes plus encore que de déclin sportif, bien que ce dernier ne soit, aujourd’hui, devenu une réalité.

 

  C’était une autre époque. Celle des équipes nationales (1930-61 puis 1967-68), celle durant laquelle les forçats de la route portaient, sur leurs épaules, le poids d’un pays ou d’une région, et ainsi, celle où les luttes d’ego dépassaient le cadre de mano a mano entre Campionissimos. En effet, entre la grande équipe de France et les plus modestes sélections régionales existaient alors certaines tensions qui venaient se greffer aux ambitions personnelles des Champions. Lors du Tour de France 1958, ces tensions sont à leur paroxysme. 

1958 : L’Ange de la montagne revit, le frondeur à son tour trahi

Depuis cinq ans, le Tour reste une propriété française : alors que le valeureux Roger Walkowiak (vainqueur en 1956, sous les couleurs de l’équipe Nord-Est) avait assuré l’intérim, Louison Bobet (sacré trois fois consécutivement, de 1953 à 1955) et Jacques Anquetil (tenant du titre dont le potentiel impressionne) sont les deux principaux acteurs de cette hégémonie… et se présentent en chef de file d’une équipe de France ambitieuse, sur cette Grande Boucle 1958.

Marcel Bidot, sélectionneur français, a choisi de construire son armada au tour de ce séduisant duo, a priori invincible. L’un est plus qu’expérimenté, l’autre une machine à rouler, les deux sont incontestablement doués. Mais de ce choix en découle un autre : celui de se priver de Raphaël Géminiani, qu’Anquetil ne porte pas dans son cœur.

Le Grand Fusil, surnom qu’il glanera d’ailleurs à l’occasion de ce Tour, digère difficilement cette mise à l’écart. Certes il n’a jamais remporté de Grand Tour, mais il compte tout de même neuf Top10 en la matière. Alors, pourquoi pas lui ? C’est donc dans un état d’esprit résolument offensif, et animé d’un sentiment de revanche non dissimulé, qu’il s’engage sur les routes du Tour de France, sous les couleurs de l’équipe Centre-Midi.

Le Grand Fusil fait mouche …

Dès la première semaine, il profite du moindre talus pour allumer la mèche. Il faut dire qu’il a l’équipe qu’il faut pour animer la course, avec pour lieutenant, notamment, un certain Henry Anglade.

Lors de la 6e étape, Géminiani flaire le bon coup : il se fait la malle au sein d’un groupe d’une quinzaine de coureurs. L’équipe de France fait le nécessaire pour recoller. Jonction effectuée… deuxième mine placée, cette fois, le Grand Fusil frappe très fort, et l’équipe nationale dépose les armes. Les favoris accusent dix minutes de retard à l’arrivée de l’étape. Le banni ne s’empare pas du maillot jaune, mais il s’est forgé un confortable matelas sur ses principaux rivaux. Cependant, le plus dur reste à venir : Alpes et Pyrénées ne se sont pas encore dressées sur son chemin.

Les leaders de l’équipe de France accusent le coup : Bobet est apparemment malade et Anquetil semble privé de tout soutien, sans solutions. Le jeune italien Vito Favero est encore bien placé… mais ne présente que peu de références à haut niveau. Reste les deux grimpeurs ailés que sont Federico Bahamontes et Charly Gaul. Suspense garanti.

… Mais le Tour n’a pas rendu son verdict

Le Tour se poursuit, Brian Robinson devient le premier Anglais à y remporter une étape (la 7e), Gaul s’impose lors d’un contre-la-montre mais reste loin au général, le massif pyrénéen permet à Favero de se parer de jaune, et nous voilà déjà au pied du Mont Ventoux auquel les Alpes succèderont. Géminiani, en embuscade, est en position idéale, avant ce chrono en côte qui sonnera le début de la lutte finale.

Gaul et Bahamontes, les deux escaladeurs magnifiques refont une partie de leurs retards en se classant 1 et 2 de la montée du Géant de Provence, mais c’est bien Géminiani qui dépossède Favero du maillot de leader. 

Dès le lendemain, suite à un ennui mécanique, Gaul subit un énième coup de Trafalgar du Grand Fusil, qui emmène Favero et Anquetil avec lui.Le Luxembourgeois, qui avait tant déçu sur les routes du Tour de France précédent, abandonnant dès la deuxième étape, incapable de suivre les meilleurs, ne pourra pas prendre sa revanche cette année. Du moins, c’est ce que tout le monde croit.

Charly Gaul renaît, la Gaule capitule

Il lui reste à disputer le maillot de meilleur grimpeur à son grand rival espagnol, pour faire fructifier son excellente forme. Pour cela, quoi de mieux qu’un raid solitaire ? Entre Briançon et Aix-les-Bains, à trois étapes de l’arrivée, il lance son opération « conquête du titre de meilleur escaladeur ». Dans des conditions dantesques, il creuse vite les écarts. Derrière, on se regarde. On attend un peu pour s’expliquer entre candidats à la victoire finale, personne ne veut s’évertuer à rattraper un Gaul déchaîné. Mais l’Ange de la montagne s’envole irrémédiablement, et il est temps de mener la chasse. Une chasse qui sera vaine. 

Favero perd dix minutes, Géminiani une quinzaine, et Anquetil plus de trente. Gaul effectue un rapproché au général, 3e, à 1’07’’ de l’Italien et à 28 secondes d’un Géminiani désabusé. Il exécutera les deux hommes à la veille de l’arrivée. Le Luxembourgeois inscrit son nom au palmarès du Tour : la France est dépossédée de son bien. Le franc-tireur français se contente de la 3e marche du podium.

Le jour où tout a basculé, lorsque Géminiani chercha auprès de ses compatriotes un quelconque soutien, il n’en trouva guère. A peine la ligne franchie, il vociféra « Tous des Judas. » en évoquant les coureurs de l’équipe de France, arguant même, que lorsqu’il avait sollicité un coup de main, ou plutôt de pédale, auprès de Louison Bobet, ce dernier lui aurait répondu « démerde-toi tout seul. ».

Si l’union fait la force, parfois, la désunion fait la faiblesse.

1959 : Union fissurée, Anglade esseulé, Bahamontes sacré

Cette fois, fini de rire. Au revoir dispersion du pouvoir, adieu chamailleries et bonjour la gloire : sur cette Grande Boucle 1959, l’équipe de France se doit de redorer son blason. Pour cela, c’est autour d’un quatuor imposant qu’elle se construit : Bobet et Anquetil sont encore là, rejoints par Géminiani, qui réintègre la sélection nationale, et par Roger Rivière, grand espoir du cyclisme mondial.

Intérêts communs et image à restaurer

Les quatre coureurs paraissent aptes à cohabiter. Ils ont tous le même manager, Daniel Doucet, et s’accordent à dire qu’ils règleront rapidement leurs comptes à la pédale, se mettant ensuite tous au service du plus fort du moment.

Radieux, et on ne peut plus confiant, Bidot décrète l’union nationale. Il n’en doute pas une seconde, la mésentente cordiale de l’an passé n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Certes, les deux fantastiques coureurs que sont Gaul et Bahamontes seront encore là pour semer le troubler dans la belle mécanique française, mais si toutes les forces en présence agissent en synergie, le clan tricolore n’a rien à craindre.

Cependant, il existe encore une ombre à ce tableau idyllique. Géminiani, pour l’avoir côtoyé l’an dernier, sait de qui il faudra aussi se méfier : Henry Anglade ne doit pas être sous-estimé.

Attention à Napoléon ! Le spectre de l’été dernier

Le coureur de Midi-Centre, qui vient de remporter le Dauphiné Libéré, s’attire vite la sympathie du public. Aussi pointu tactiquement (ce qui lui vaudra le surnom de Napoléon) quedoté du panache qui séduit les foules, il passe du statut d’outsider à celui de favori… l’ombre menaçante du fiasco franco-français plane à nouveau sur la course. D’autant plus que Bahamontes affiche une forme étincelante.

Du côté de l’équipe de France, Géminiania rapidement montré qu’il n’était pas dans le coup. Son Tour, c’était celui de l’an dernier, et il l’a laissé échapper. Le monstre à quatre têtes en avait déjà perdu une, et ce n’était pas plus mal, lorsqu’ Anglade a lancé la première grande manœuvre (13e étape). Déjà en difficulté, Bobet n’est pas dans le coup… Rivière et Anquetil collaborent avec leur jeune adversaire, pour éliminer Louison. La grande union n’est plus qu’une illusion.

Mais la situation n’est pas désespérée, l’équipe de France conserve deux très belles cartes à jouer, et le leadership en son sein se clarifie enfin… seulement, si Gaul a été piégé en même temps que Bobet (les deux ayant été relégués à dix minutes de la tête de course) Bahamontes, lui, continue de menacer les Tricolores.

L’Espagnol remporte le contre-la-montre du Puy-de-Dôme (15e étape) mettant trois minutes à Anglade, Rivière et Anquetil, compagnons d’infortunes, cette fois-ci. Les français ne seront pas trop de trois pour vaincre le redoutable grimpeur ibérique.

L’Aigle de Tolède déploie ses ailes... et se trouve des alliés

Lors de la 17e étape, Gaul et Bahamontes réalisent, en duo, un véritable numéro : au Luxembourgeois l’étape, à l’Ibère le maillot jaune. Le reste du monde coupe la ligne à près de quatre minutes… l’Aigle de Tolède marque le Tour de France de sa griffe et prend une option sur la victoire finale.

Mais Marcel Bidot y croit encore. Réunion de crise. Il reste un long chrono (21e et avant-dernière étape), résolument favorable à ses deux gros rouleurs, et d’ici-là, le terrain est propice à la grande bagarre. C’est décidé, Rivière et Anquetil devront, tour à tour, attaquer un Bahamontes qui finira par craquer, laissant alors l’un des deux français le déposer et partir conquérir le Tour. Si l’écart n’est pas suffisant, le contre-la-montre de la veille de l’arrivée se chargera de rétablir l’ordre: la Grande Boucle n’échappera pas aux Français ! Stratégie aussi simple qu’apparemment bien rodée.

Seulement, Anquetil et Rivière discutent et parlent d’un point que Bidot a omis d’évoquer, voire volontairement évité : ils sont certes en embuscade à une dizaine de minute de l’Espagnol, mais Anglade est toujours là, intercalé, à cinq minutes du maillot jaune.

Leurs velléités de grande offensive commencent déjà à se calmer, et il se murmure qu’un suiveur du Tour leur propose alors ses conseils. Il ne s’en cache pas, il défend les intérêts de Bahamontes… mais surtout, il leur fait remarquer qu’Anglade est un jeune français dont l’image de marque ne cesse de prendre de la valeur, et que pour gérer cette image, il fait appel à un manager qui n’est pas le même que le leur.

La télévision s’intéresse de plus en plus au Tour, certaines arrivées y sont retransmises en direct. Les forçats de la route deviennent de vrais personnages médiatiques. Dans ce contexte, les deux leaders de l’équipe de France vont-ils prendre le risque de faire exploser la course au profit de celui qui peut leur voler la vedette ?

Anquetil/Rivière: Officieuse coalition

Dans l’étape alpestre qui fait office de juge de paix, l’improbable se produit… Bahamontes est distancé, à la régulière, alors que le groupe de tête est encore constitué d’une dizaine d’hommes.  Anglade prend les commandes de l’échappé de la gagne ! Soutenu par la plupart des coureurs qui l’accompagnent, il n’arrive pas à creuser l’écart… car les deux costauds capables de faire une véritable différence, musardent en queue de ce petit peloton. Pourtant, si Rivière et Anquetil décident de rouler l’Espagnol sera définitivement distancé !

Les deux hommes le savent, le premier qui attaquera aura de grandes chances de se transformer en gregario de luxe. Anglade est fort. L’effort, il le fera, ramenant sur son porte-bagage celui des deux qui n’aura pas bougé et qui n’aura plus alors, qu’à tirer les marrons du feu. Pire encore, Napoléon pourrait bien contrer et prendre une option sur le maillot jaune… faut-il alors rouler avec lui ? Autant lui offrir le Tour sur un plateau.

Marcel Bidot vient aux nouvelles : chacun de ces deux leaders lui fait comprendre qu’il mettra volontiers la main à la patte… à condition que son collègue lui montre l’exemple. Enterrement de première classe. Bahamontes revient au train, 20 kilomètres plus loin : le Tour lui tend les bras.

Pour  Anquetil et Rivière, défendre leur propre honneur de coureur est passé au second plan, la priorité pour eux semblant être de contrecarrer les dessins de leur compatriote. Mais de cette querelle qui est le véritable perdant ?

Lointaines préoccupations…

Car si l’équipe de France se satisfait alors d’avoir déjoué les plans de l’impétueux Anglade (qui finira 2e, devant ses ennemis de circonstance) et de l’effrontée équipe Centre-Midi, sa suprématie nationale est tout de même bafouée, et quelques jours plus tard, ce n’est pas le drapeau tricolore qui trône sur la capitale. En effet, Bahamontes devance quatre français au classement final : Pour la première fois, sur la Grande Boucle, un Ibère s’adjuge le général.

A cet instant, le cyclisme hexagonal se porte bien, et cette guéguerre interne ne semble pas annonciatrice du crépuscule de sa puissance mondiale. A cet instant, l’avènement de l’Aigle de Tolède (qu’il serait extrêmement réducteur d’assimiler à la seule mésentente tricolore), ressemble plus à un fait isolé qu’à la prémisse de l’envol du cyclisme ibérique.

Mais cet instant n’est plus d’actualité. Certes, l’Histoire du vélo nous a depuis gratifiés de nombreux Champions français (Anquetil n’étant qu’à l’aube de sa carrière, Poulidor, Thévenet, Hinault ou encore Fignon reprenant ensuite le flambeau), mais aujourd’hui, sur les vingt derniers titres qu’il a attribués, le Tour de France compte dix Espagnols à son palmarès doré… et pas le moindre Français. Avant 1959 ? Rapport diamétralement opposé : sur les vingt dernières couronnes alors distribuées, dix fois les tricolores avaient été sacré.

Les temps ont bien changé.


Farvacque Simon

Sources :

Grandes Heures du Tour de France (2013) par Jean-Noël Blanc, aux éditions Archipoche

http://ledicodutour.perso.sfr.fr/etapes/etapes_1957_1966/1958.htm

http://ledicodutour.perso.sfr.fr/etapes/classements_etapes/classement_etapes_1957_1966/classement_etapes_1959.htm

http://ledicodutour.perso.sfr.fr/etapes/etapes_1957_1966/1959.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rapha%C3%ABl_G%C3%A9miniani

http://www.lequipe.fr/Cyclisme/CyclismePalmaresCompetitionTDF.html