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Boxe : La catégorie des lourds ...

... reine déchue de son trône ? 

A l’image du 100m qui en athlétisme et en natation est la reine des distances, la catégorie des lourds est historiquement la souveraine de l’empire du noble art. Seulement depuis quelques années, d’Oscar De La Hoya à Manny Pacquiao, en passant par Floyd « Money » Mayweather (sportif le mieux payé de l’année 2013, selon ESPN), ce sont des boxeurs de petit gabarit qui trustent le devant de la scène médiatique.

Samedi dernier, en moins de 5 rounds, Wladimir Klitschko n’a pas eu grand mal à se défaire d’Alex Leapai, dont le sort semblait jeté avant même que leur duel n’ait débuté (la cote du champion Ukrainien variait de 1,02 à 1,05). Un combat entre poids lourds qui ne restera pas dans les annales. Un de plus. Cet affrontement déséquilibré illustre à merveille le manque d’intérêt compétitif d’une catégorie qui conserve tant bien que mal son prestige d’antan, le voyant s’effriter au fil des ans.

Les années 60 et 70, l’âge d’or des lourds

En effet le magazine The Ring, qui décerne depuis 1945 la récompense Fight of the Year au combat le plus mémorable de l’année écoulée, n’a plus offert une telle distinction à un duel opposant deux poids lourds depuis 1996 lorsqu’ Evander Holyfield avait terrassé Mike Tyson. Alors qu’entre 1960 et 1978, sur 19 combats ainsi primés, douze voyaient s’affronter deux boxeurs appartenant à la reine des catégories.

A cette époque les figures de proue de la boxe se nomment Joe Frazier, Mohamed Ali ou encore Georges Foreman (comme Rocky Marciano et Joe Louis avant eux) et leurs combats, au-delà de leur intérêt sportif, prennent une énorme dimension sociopolitique. Le triptyque Ali-Frazier garde ainsi une place de choix dans l’histoire de la boxe, non seulement pour l’opposition de style qu’il offrait, mais aussi pour les enjeux sociétaux qu’il cristallisait. En effet la rivalité entre les deux hommes dépassera largement le cadre des rings.

Ali contre Frazier, une rivalité * qui scinde en deux les Etats-Unis

D’un côté l’Amérique noire et libérale qui ne jure que par Ali, de l’autre l’Amérique blanche et conservatrice qui soutient Frazier. Une opposition grandement fondée par Mohamed Ali, par ses prises de position politiques et ses moqueries incessantes envers Joe Frazier, le traitant de « gorille » ou encore d’ « Oncle Tom »1. Ce même Smokin’ Joe qui l’avait pourtant soutenu, en 1967, quand Ali avait refusé d’intégrer l’armée américaine lors de la guerre du Viêt Nam2.

Lorsque les deux hommes s’affrontent pour la première fois en 1971, ils sont tous deux invaincus. C’est la première fois que le titre de champion du monde poids lourds va se jouer entre deux boxeurs n’ayant jamais connu la défaite. Ainsi leur combat est rapidement qualifié de combat du siècle. Au Madison Square Garden, suite à un crochet du gauche de son adversaire, Ali met le genou à terre, mais se relève. Frazier, dominateur, finit par remporter le combat aux points. Jamais l’un de ces deux boxeurs ne mettra KO son ennemi juré.

En 1974, Ali remporte la revanche (sans que le titre planétaire ne soit en jeu). Aux points encore une fois. Mais leur affrontement le plus mémorable se déroulera finalement en 1975, à Manille.

Thrilla in Manilla, 14 rounds d’une incroyable intensité

D’abord aux commandes pendant 3 rounds Ali, alors champion du monde et toujours aussi arrogant, devient de plus en plus provocateur, apostrophant son adversaire et sortant petit-à-petit de son match. Frazier, focalisé sur le combat, prend le dessus en le rouant de coups à l’abdomen, au foie et aux reins. Ali semble alors flancher, pénalisé par l’arbitre pour avoir tenu son adversaire par la nuque, il ne fait que subir. Mais le paroxysme de la tension est atteint au 14e round, lorsqu’Ali reprend la main, n’arrivant pas à mettre au tapis un Frazier titubant et quasiment aveuglé par une blessure à l’œil. Les deux boxeurs assis dans leur coin, avant la 15e et dernière reprise, semblent prêt à abandonner, à la demande de leurs staffs respectifs, inquiets pour leur santé. C’est Eddie Futch, l’un des coachs de Frazier qui jette l’éponge le premier, après que son boxeur n’eut été capable de distinguer le nombre de doigts qu’il lui montrait… mais lorsqu’Ali se lève pour fêter son succès, il s’écroule sur le sol, inconscient. Les deux hommes sont allés au bout de l’effort. Si proches de s’entretuer, ils verront depuis ce duel final leur rivalité s’atténuer au fil des années, malgré une rancœur qui mit du temps à s’estomper dans le cœur de Smokin’ Joe, jusqu’au décès de ce dernier le 7 novembre 2011.

Mais avant ce fantastique dernier acte, un autre homme était venu se mêler à la lutte.

The rumble in the jungle, la renaissance de Mohamed Ali

En effet, en 1973, à Kingston, George Foreman avait infligé sa première défaite à Frazier, s’emparant ainsi de la ceinture de champion du monde des lourds.

Puis, en 1974, avant l’ultime combat entre Smokin’ Joe et Ali, ce dernier avait défié Foreman à Kinshasa. Favoris des pronostics Big George détient alors le titre mondial et reste sur des victoires probantes (dont une, expéditive, face à Frazier). Mohamed Ali, jugé quant à lui sur le déclin, demeure le plus populaire aux yeux des spectateurs, au regard de sa lutte pour la cause afro-américaine.

 C’est la première fois qu’un titre de champion du monde de boxe va se disputer sur le continent africain, et, là encore, ce ne sont pas seulement deux hommes qui s’affrontent. Ainsi, outre le fait que leur duel divise l’opinion publique, le combat revêt un fort enjeu politique, à l’image du Thrilla in Manilla, un an plus tard (le médecin de l’époque d’Ali dira à ce sujet : « un combat (de boxe) se fait là où le dictateur a besoin qu’il se fasse »). En effet, pour la dictature mise en place par Mobutu Sese Seko en République Démocratique du Congo (appelée Zaïre à l’époque) ce combat est un formidable vecteur de visibilité à l’échelle internationale.

Foreman, fort de sa jeunesse et sûr de sa force martèle Ali de nombreux coups pendant les premiers rounds. Mais sa boxe repose sur sa capacité à détruire son adversaire en peu de temps, et sur la longueur, il faiblit. Ali, acculé dans les cordes, résiste et sait que la durée du combat joue en sa faveur. A la fin de la 8e reprise, il contre-attaque, prend l’ascendant et assène une série de coups à un Foreman éreinté, qui est compté KO. Mohamed Ali est de retour, il récupère sa ceinture, 7 ans après s’en être vu destitué 2. L’année suivante il se présentera, confiant, face à Frazier. Les deux hommes se livrant au mythique combat déjà évoqué.

    Les années 80 verront le crépuscule de ces trois champions (Foreman fera un come back convaincant dans les années -90). Mais aussi l’émergence d’un nouveau grand puncheur, en la personne de Mike Tyson.

Mike Tyson puissance déconcertante et frasques indénombrables

Aujourd’hui encore, Iron Mike, reste le plus jeune boxeur à avoir été sacré champion du monde poids lourd, en  1986, alors qu’il a à peine 20 ans.

Mais outre ce record de précocité, c’est avant tout par son style caractéristique qu’il impressionne le monde de la boxe. Ses 19 premiers combats ? Tous gagnés avant la limite, dont 12 avant même la fin de la première reprise. Expéditif.

Plus tard, Tyson et sa personnalité tourmentée vivra un déclin encore plus vertigineux que son ascension : alcool, drogue, violence, prison… tout y passe, il ira jusqu’à mordre Holyfield à l’oreille, lors d’un combat en 1997 (Une vie tumultueuse qu’il raconte dans son autobiographie7). Sa médiatisation a fait de lui le boxeur qui a gagné le plus d’argent dans l’histoire de ce sport. Pourtant il a fini ruiné. Ultime paradoxe pour un homme qui aura marqué la boxe, par ses frasques autant que par ses uppercuts.

Mais avant cela, il avait atteint son apogée, avec seulement deux ans de boxe professionnelle dans les gants. En 1987, lorsqu’il était devenu le premier champion du monde des lourds à unifier trois ceintures.

Les années -80, l’heure de la prolifération des ceintures

Unifier trois ceintures ? En effet si depuis les années -60 il existait déjà deux organisations responsables d’attribuer la ceinture de champion du monde (la WBA 3 fondée en 1962 et la WBC 4 fondée en 1963), c’est dans les années -80 que deux autres organismes (à savoir l’IBF 3 fondée en 1983 et la WBO 4 fondée en 1988) sacrent à leur tour leur empereur du ring.

Relativement limpide jusque-là, le titre de maître des lourds devient un véritable imbroglio. Ce changement impacte l’ensemble des catégories de la boxe, pourtant, cette prolifération de distinctions est peut-être l’une des raisons du déclin de la catégorie-reine. Pourquoi ? Parce qu’il peut y avoir plusieurs princes mais il ne doit exister qu’un roi.

Aujourd’hui, c’est le cas, un seul boxeur peut se targuer d’être actuellement champion du monde des lourds : Wladimir Klitschko (champion WBA, IBF et WBO). Mais pourtant ses combats ne font pas autant fantasmer que le fameux Pacquiao/Mayweather attendu par le monde entier.

L’hégémonie des frères Klitschko

Plus globalement, ce sont les deux frères Klitschko qui dominent la catégorie actuellement, car la ceinture qui manque au cadet, Wladimir, (en l’occurrence la WBC) n’est actuellement pas attribuée… et laissée vacante par son grand-frère Vitali. Leur renommée, réelle, est pourtant limitée.

En effet si l’affrontement de samedi n’était pas dénué d’enjeux extra-sportifs _ l’engagement politique de Vitali Klitschko (qui a mis sa carrière de boxeur entre parenthèses) a poussé Vladimir Poutine à interdire la retransmission du combat de son frère en Russie, par exemple _ cela paraît bien peu face à l’importance médiatique des combats évoqués précédemment.

Lorsque Frazier affrontait Ali, la Terre s’arrêtait de tourner. Lorsque Klitschko affronte Leapai, ce n’est pas l’événement de l’année.

Car aujourd’hui, bien que reconnus dans le monde (notamment en Allemagne) les deux frères sont à des années lumière des plus grands champions de l’histoire du noble art. L’absence d’américains capables de contester leurs titres (7 ans qu’ils n’en détiennent aucun chez les lourds) est sans doute une des raisons de cet engouement limité à l’échelle planétaire.

Pourtant en termes de statistiques, ils n’ont rien à envier à leurs illustres aînés. Seul Rocky Marciano, qui restera à jamais invaincu en professionnel, peut leur faire de l’ombre dans ce domaine :

 Vitali Klitschko, c’est 45  victoires en 47 combats (soit 96% de victoires) dont 41 avant la limite (91% de ses succès acquis par KO). Wladimir Klitschko, selon le même barème : 95% et 85% 8. Mais justement, ces chiffres flatteurs traduisent-ils leur force, ou l’éventuelle faiblesse des boxeurs qui leurs sont opposés ? Impossible d’en juger.

Un pragmatisme peu spectaculaire, une concurrence jugée légère

« Failure is not an option » (l’échec n’est pas une option). Le slogan que Wladimir Klitschko arbore sur son tee-shirt d’entraînement, résume bien sa vision de son art : la défaite n’est pas envisageable, spectaculaire ou pas, seule la victoire compte. C’est à partir de 2005, que, suite à une période noire de 2 ans durant laquelle il connu deux fois la défaite, Wladimir Klitschko adopte un style des plus minimalistes. Depuis, il n’a jamais été battu. Profitant de son allonge qui lui permet de tenir son adversaire à distance, il prend très peu de risques et s’impose souvent à l’usure, grâce à son physique phénoménal. C’est cette vision pragmatique, que Vitali partage, en plus d’une concurrence jugée trop légère (à l’image de Jean-Marc Mormeck en 2012), qui pénalise les Klitschko dans l’esprit des spectateurs.

Finalement, seul un combat entre les deux frères pourrait les faire rentrer dans la légende (ils auraient promis à leur mère de ne jamais s’affronter) tant ils souffrent de cette relative absence d’adversité. Une adversité qui en plus de se montrer impuissante ne se veut pas très véhémente. Par exemple lorsque Shannon Briggs (dernier américain champion du monde des lourds) vient, soit disant, provoquer Wladimir sur son lieu d’entraînement, la mise en scène est grotesque. Quand Ali et Frazier en étaient venus aux mains sur un plateau télé, que leur joute eût été scénarisée ou non, la tension était autrement plus palpable.

La froide domination des frères Klitschko, fait plus de mal que de bien à une catégorie des lourds qui s’accroche aujourd’hui à des lettres de noblesses qui semblent s’éroder au gré de combats déséquilibrés et de pseudo-rivalités aseptisées.

Une catégorie que l’on qualifie toujours de reine par nostalgie, bien qu’elle n’ait plus rien d’une altesse aujourd’hui. Mais si l’héritage de son glorieux passé lui garantit encore quelques années de souveraineté, il n’est en aucun cas gage d’immunité pour l’éternité. Son intérêt pourra-t-il continuellement diminuer sans qu’elle ne finisse destituée de la distinction qui lui est conférée depuis tant d’années ?

Son trône paraît en tout cas vaciller bien plus que celui d’un Wladimir Klitschko qui, à son sommet, est solidement installé.

FARVACQUE Simon

 

*Pour plus d’information sur cette rivalité, et sur la personnalité complexe d’Ali (dont on peut se demander, à quel point était-il instrumentalisé par la Nation of Islam, organisation politico-religieuse extrémiste ) voir le documentaire Thrilla in Manilla, Ali vs Frazier : des coups au-delà du ring : http://www.agoravox.tv/culture-loisirs/sports/article/thrilla-in-manilla-mohamed-ali-40336

 

1« Oncle Tom », surnom qui résonne comme une véritable insulte, se référant au roman La Case de l'oncle Tom (de Harriet Beecher Stowe) et désignant les afro-américains accusés de se vendre aux blancs plutôt que de défendre leur liberté.

2 Ali écopant d’une amende de 10 000 dollars, perdant sa licence et le titre de champion du monde qu’il détenait alors, Smokin’ Joe lui apporte son soutien. Un soutien moral et financier et une amitié qui semble se nouer, qui s’expliquent par des intérêts communs : Joe Frazier, qui a récupéré la ceinture laissée vacante par Ali, a besoin que ce dernier revienne sur le devant de la scène, car sans lui, son titre semble usurpé, Mohamed Ali, quant à lui, sait qu’affronter Smokin’ Joe est le seul moyen de l’empêcher de lui voler la vedette. Mais lorsqu’en 1970, l’opinion publique américaine est contre la guerre au Viêt Nam,  l’objecteur de conscience Mohamed Ali n’est plus vu comme un lâche refusant de défendre sa patrie, mais comme un précurseur fidèle à ses idées, Ali remporte son procès et se voit réhabilité, il n’a alors plus besoin de son ami Joe Frazier.

3 World Boxing Association

4 World Boxing Council

5 International Boxing Ffederation

6 World Boxing Organization

7 La vérité et rien d’autre (Mike Tyson) : http://www.amazon.fr/v%C3%A9rit%C3%A9-rien-dautre-Mike-Tyson/dp/2352042836

 

8 A titre d’exemple : Joe Louis (96 et 79%), George Foreman (94 et 89%), Mohamed Ali (92 et 66%), Mike Tyson (86 et 88%), Joe Frazier (86 et 84%).

Autres sources :

http://www.lapresse.ca/sports/sports-de-combat/200906/08/01-873587-lourds-la-categorie-reine-a-perdu-son-lustre.php

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Combat_de_l'ann%C3%A9e_Ring_Magazine

 

http://www.sportdatacenter.com/boxe-anglaise-35/meilleur-combat-de-lannee-par-ring-magazine-2987/hommes-0/classement-12193/0.html

 

http://ringtv.craveonline.com/news/182653-past-winners-of-the-ring-year-end-awards

 

http://www.melty.fr/floyd-mayweather-le-sportif-le-mieux-paye-au-monde-a275783.html

 

http://legrandclub.rds.ca/profils/679151/posts/103162/public

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mike_Tyson

 

http://www.liberation.fr/sports/2013/12/10/mike-tyson-un-lourd-prend-la-plume_965555

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Vitali_Klitschko

 

http://lequipe.fr