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Ligue des champions: l’aube d’une nouvelle ère ?

                         Le Bayern Munich a mis fin l'an dernier à treize ans de disette du football allemand, sur la plus grande des scènes européennes, en remportant la ligue des champions. Une victoire qui plus est acquise face à un autre club germanique: le Borussia Dortmund. Cette finale fratricide n’est-elle que la traduction de la fin de la domination tyrannique de la triade Anglo-italiano-hispanique ou sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère teutonique?
 
       Le club munichois est depuis mardi dernier d’ores et déjà sacré champion d’Allemagne. C’est la première fois   qu’un club remporte la Bundesliga avant même que  le mois de mars ne s’achève. Ce couronnement précoce témoigne d’une force collective impressionnante qui fait du Bayern l’un des candidats les plus crédibles à sa propre succession en ligue des champions.

Mais au-delà de cet enjeu à court terme, le club bavarois ambitionne de régner  plusieurs années sur cette compétition.
 Une compétition qui au cours de son histoire fut émaillée de nombreuses périodes de domination, plus ou moins courtes, d’un club ou d’un pays sur les autres prétendants au trône.

 Aperçu historique : les latins au pouvoir

Inaugurée lors de la saison 1955/56, elle s’appelle initialement coupe des clubs champions européens (C1) et voit s’opposer seize clubs du vieux continent (aucun anglais pour cette première). De 1956 à 1960, le Real Madrid remporte les cinq premières éditions malgré un casting qui s’élargit et se densifie. S’ensuivent alors des victoires lisboètes

(le Benfica par deux fois), milanaise puis interristes (un sacre pour l’AC Milan deux pour l’Inter), avant qu’en 1966 le club madrilène ne reprenne le flambeau.

En 1967 le triomphe du Celtic Glasgow sonne le réveil britannique. Un réveil que Manchester United confirmera l’année suivante, l’AC Milan se chargeant ensuite d’assurer l’intérim avant quatre années de domination batave, la victoire du Feyenoord Rotterdam, précédant le  triplé de l’Ajax d’Amsterdam de Johan Cruijff  (1970-73).

     Des clubs mythiques, des joueurs légendaires 

    Mais plus encore que par son charismatique meneur de jeu, c’est par son organisation collective que la fameuse équipe de l’Ajax révolutionna le jeu. En effet, par son système innovant en 4 3 3  elle réinventa le football, dans un style que l’on qualifiera plus tard de football total.
A peine achevé une autre hégémonie succède à ce court règne sans partage. Le cœur des années -70 fut le temps de la domination du Bayern de Franz Beckenbauer, dernier club à avoir réalisé le triplé, entre 74  et 76. Ces deux triennats laissèrent alors place à l’asservissement du football européen à la puissance anglaise, aucune C1 n’échappant aux clubs de la perfide Albion entre 77 et 82, soit durant six éditions.

Mais le drame du Heisel1, entraînant le bannissement des clubs anglais pendant cinq ans, va redistribuer bien des cartes. S’ensuit alors une période d’anarchie qui a mené la compétition, durant les années -90, à n’être dominée par aucun club ni nation.

 Les années -90, sous le sceau de l’anarchie et de la diversité

  La révolution de la mue de Coupe des clubs champions à Ligue des champions à partir de la saison 92-93 n’y est pas étrangère non plus (l’année précédente avait fait office de transition, avec pour la première fois une phase de groupe intégrée à la compétition).

  La première édition sous cette nouvelle formule fut d’ailleurs remportée par l’OM, alors que la France n’avait (et n’a plus d’ailleurs depuis) jamais remporté la C1 par le passé, symbole du renouveau qu’entraîna ce changement.

  Entre 1991 et 99: en neuf éditions sept pays différents voient un de leurs clubs fanions remporter la fameuse ligue des champions. Sur cette période aucune équipe ne fut en mesure d’accomplir le bis, même s’il s’en est fallut de peu qu’un club italien ne le réussisse (Juventus Turin et Milan AC vainqueurs une fois chacun, et deux fois finalistes malheureux). Le fait que le rapport du nombre d’éditions sur le nombre de nations remportant la ligue des champions (9/7) soit si proche de l’unité démontre l’extrême diversité qui a caractérisé cette période de neuf années.

  Les conséquences de l’arrêt Bosman

  Mais en plein milieu de cette ère d’anarchie, un fait marquant va impacter, a posteriori, le footballeur européen : l’arrêt Bosman2, en 1995. Les plus grands talents européens ne se cantonnent plus forcément dans leur pays, et les grosses écuries se renforcent de manière encore plus significative.

 Symbole de cette fuite des étoiles vers d’autres cieux : l’Ajax d’Amsterdam de 1995, de l’expérimenté Frank Rijkard et des jeunes prometteurs Kluivert, Davids et Seedorf, remporte la ligue des champions… avant de rapidement voir ses petites pépites faire le bonheur des ogres du continent.

  Ainsi, au début du nouveau  millénaire, la tendance s’inverse : Entre 2000 et 2012 en treize éditions, cinq pays seulement soulèvent le trophée, le Milan AC, le Réal Madrid et le Bayern Munich décrochent deux fois le précieux sésame sur cette durée, et le Barça, qui ces derniers temps fut le roi, s’impose même trois fois. Si les statistiques au sujet de ces deux périodes (91-99 et 2000-12) ne sont pas mathématiquement comparables (car ces dernières sont d’une amplitude temporelle non-uniformisée), leur mise en relief traduit tout de même la toute
puissance croissante des quatre géants que sont calcio, liga,  première league  et bundesliga.

 

     Le règne de la triade Anglo-italiano-hispanique

  Mais pendant dix ans (2002-12) c’est plus précisément l’Espagne l’Angleterre et l’Italie qui dominent outrageusement. Une période durant laquelle seul le Fc Porto des deux stratèges Deco et José Mourinho, a su contrecarrer les plans des trois grands évoqués précédemment.A partir de cette victoire surprise du club portugais (en 2005) le Fc Barcelone s’impose en perpétuel favori, emmené par un milieu de terrain techniquement irréprochable et magnifié par des génies à l’ahurissante créativité (Ronaldinho 2003-08  puis Messi depuis 2004). Alors que son rival madrilène court, désespérément, derrière sa tant attendue
  Decima4, (encore aujourd’hui, depuis douze ans), ses outsiders les plus dangereux sont alors les deux clubs milanais et le fameux Big Fouranglais. Mais le surpuissant football allemand  se reconstruit tranquillement à l’ombre des duels acharnés que se livrent les derniers clubs cités.

  Car durant cet espace temps, pas de trace des clubs allemands (huit ans absents de la finale par exemple, entre 2002 et 2010) : le Borussia Dortmund passe à deux doigts du dépôt de bilan, le Bayer Leverkusen se remet, difficilement, de la volée de Zidane en finale5, en 2002, et le Bayern Munich paraît bien loin de sa gloire d’Antan. Leur retour au premier plan, symbolisé par la correction infligée, en demi-finale l’an dernier, par les bavarois aux catalans,
n’est-il qu’un feu de paille ? Quel avenir augure-t-il ?

   Perspectives d’avenir : le triomphe du modèle économique allemand ?

  Mais avant de juger de ses chances de durabilité, il est nécessaire de comprendre sur quoi ce renouveau est-il fondé. En 2006,  l’Allemagne organisait la coupe du monde, et c’est aujourd’hui que ses clubs majeurs en tirent profit. Avec notamment des stades particulièrement fonctionnels qui, mis au service d’un formidable engouement populaire, sont une source de revenus non négligeable.

  L’étude Deloitte datée de 2011, traitant de la répartition des revenus des 20 clubs européens qui en génèrent le plus _ les répartissant en trois catégories : droits audio et télévisuels6, ventes de produits dérivés et billetterie _ est révélatrice du modèle économique allemand. On constate ainsi que dans ce classement, seuls les clubs allemands (Bayern Munich, Hambourg SV, Schalke 04, VFB Stuttgart) voient la part de leurs revenus obtenus grâce aux droits TV être inférieur à 30% de leur revenu total.

  A titre de comparaison, les deux équipes milanaises voyaient alors le Broadcasting représenter au moins 60% de leurs gains. Ainsi, si d’aventure les droits de retransmissions du football s’écroulent un jour, les clubs germaniques semblent
être les plus aptes à ne pas être entraînés dans leur chute. En effet, profiter des sommes mirobolantes que les chaînes de télévisions sont prêtes à dépenser est une chose… rester indépendants de cet apport financier conséquent en est une autre, bien plus sécurisante.

  La dernière version de l’étude Deloitte, sorti il y a peu, atteste du fait qud’autres clubs se calquent sur ce modèle. Le Paris Saint-Germain, par exemple, partage maintenant lui aussi cette particularité.
   
Le fair-play financier,
redistribution des cartes ou coup d’épée dans l’eau ?

  Si cette attention portée à la rationalisation du budget est commune à tous  les clubs européens, c’est entre autre dû au fair-play financier7. Ce dernier, dont l’essence est, globalement : ne pas dépenser plus que ce que l’on gagne, sera-t-il à l’origine d’une véritable redistribution des cartes ou ne restera-t-il qu’un vulgaire coup d’épée dans l’eau ?

  Le très large éventail de sanctions prévu par l’UEFA lui laisse l’occasion de prendre des mesures plus ou moins péremptoires. Cette  marge de manœuvre lui permettra de faire parfois preuve de clémence. Une clémence qui ne traduira aucunement une sensibilité exacerbée, mais qui découlera d’enjeux financiers. En effet ces enjeux, qu’ils se veulent fair-play ou non,  resteront sans doute prépondérant. L’argent est le nerf de la guerre. L’absence de certains grands clubs en Champions League pouvant être contre-productive, pour l’UEFA, on peut légitimement douter de sa sévérité.

 Enfin, si le fair-play financier a bel et bien un impact sur le football européen sera-ce celui, évoqué à l’instant, de favoriser l’hégémonie teutonique ?

 Car à cette théorie s’oppose une autre, celle de l’étalement des lieux de pouvoir.

     Vers le renouvellement des vainqueurs ?

  Prémisse de ce bouleversement de la hiérarchie établie, lors de la saison 2011/12, seul un pays (l’Espagne) est doublement représenté au stade des quarts de finale, ainsi  les huit équipes encore en lice à l’époque représentaient sept drapeaux différents.  Une première depuis 1996-97. Cette année là les huit clubs survivant représentaient même huit pays différents !
 Si les résultats de cette saison 2013/14 tempèrent avant tout ce possible élan (en effet seul quatre nations sont représentées au stade des quarts de finale) ils peuvent aussi l’appuyer.

 Le PSG sera-t-il le premier club à faire chuter une équipe Mourinhesque en quart de finale de la C1 ? En  le faisant, il deviendrait ainsi le premier représentant tricolore à atteindre le dernier carré depuis l’Olympique Lyonnais en 2010, renforçant ainsi la thèse du renouvellement des vainqueurs potentiels.
  Manchester United peut-il faire trébucher le Bayern Munich réveillant les vieux démons du comeback historique8 de mai 1999, qui hantent encore surement les bavarois ? Tuant dans l’œuf la théorie du règne munichois. Est-ce simplement l’heure d’un changement de hiérarchie entre les 4 grands championnats, la Bundesliga  reprenant les rênes, ou l’aube d’une redistribution des rôles à plus grande échelle ?

  Mais surtout, pour l’UEFA, serait-ce une bonne nouvelle ?

  Il faut savoir diviser pour mieux régner, et l’éclatement du pouvoir pourrait être synonyme de victoire pour l'institution qu'est la ligue des champions. En effet, la glorieuse incertitude du sport y parait mise à mal depuis quelques temps et le retour du suspense ne serait que bénéfique pour une compétition qui présente de grands enjeux financiers.

     Un succès qui se perpétue… mais jusqu’à quand ?

   La C1 est en effet  une manne financière importante pour l’UEFA, si environ 75% des recettes de la compétition sont reversées aux clubs, les 25% restantes lui reviennent, afin qu’elle puisse, « couvrir les coûts organisationnels et administratifs ». Selon les termes de son site officiel. Sachant que pour la campagne 2012/13 l’UEFA estimait elle-même le revenu
commercial brut de la Champions League et de la Supercoupe à 1,34 milliard d’euros, l’enjeu budgétaire est évidemment faramineux.

Les décisions que vont prendre les instances internationales dans un futur proche, quant à l’organisation, éventuelle, de nouvelles compétitions pourraient ainsi être lourdes de conséquences.

Car si aujourd’hui la ligue des champions nous émerveille, et même si les grands clubs ont érigé au rang de Graal la coupe aux grandes oreilles9, l’UEFA ne peut pas pour autant dormir sur les deux siennes. En effet, le projet de ligue des nations10, qui verra le jour en 2018, est peut-être le premier pas vers l’indigestion pour des consommateurs de football auxquels on propose un menu de plus en plus copieux d’années en années. Des consommateurs qui ne se laisseront pas éternellement berner par une prolifération de compétitions aucunement gage de qualité.

 Qu’il soit rose ou morose, et qu’il s’inscrive dans la rupture ou la continuité, l’avenir de la ligue des champions n’a donc pas fini de nous faire parler, car il peut être révélateur, non seulement de l’état de santé du football français, mais aussi de celui, plus global, d’un sport au poids socio-économique actuellement colossal.

  En effet, même pour cet ogre médiatique la vigilance reste de mise car la vérité d’aujourd’hui n’est pas toujours celle de demain. Le football ne peut pas se reposer sur ses lauriers : le succès d’une pratique sportive n’a rien d’éternel, ainsi, bien que phénoménal, celui du ballon rond n’en reste pas moins soumis à la versatilité de l’Homme.



1
http://fr.wikipedia.org/wiki/Drame_du_Heysel

2 http://fr.wikipedia.org/wiki/Arr%C3%AAt_Bosman

3 Liverpool, Manchester United, Arsenal et Chelsea

4 sa dixième ligue des champions, (la neuvième datant de 2002)

5 http://www.youtube.com/watch?v=YAEiAO7Sdyw

6 nommés parfois broadcasting, ou droits TV par soucis de facilité mais prenant en compte tous les médias (télé, radio…)

7 http://www.irsv.org/index.php?option=com_content&view=article&id=149%3Ales-regles-de-fair-play-financier-dans-luefa-quelles-consequences-pour-le-football-europeen-&catid=73%3Anumero-7--controler-et-punir&lang=fr

8 http://www.dailymotion.com/video/xhun4e_manchester-united-vs-bayern-munich-1999-champions-league-liga-mistrzow-final_sport

9 Surnom du Trophée réservé au gagnant de la ligue des champions

10 http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/La-ligue-des-nations-est-lancee/452300

FARVACQUE Simon

Publié le 29/03/2014

Autres sources :

 http://www.lequipe.fr/Football/HIST_C1.html

http://www1.fr.uefa.com/uefa/management/finance/news/newsid=1979908.html

http://www.lemonde.fr/sport/article/2014/03/26/le-bayern-munich-champion-toutes-categories_4390122_3242.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_des_champions_de_l'UEFA#L.27ann.C3.A9e_de_transition_.281992.29

http://www.gaboneco.com/nouvelles_africaines_32082.html

https://www.deloitte.com/assets/Dcom-UnitedKingdom/Local%20Assets/Documents/Industries/Sports%20Business%20Group/UK_SBG_DFML2011.pdf

http://www.deloitte.com/assets/Dcom-Austria/Local%20Assets/Documents/Studien/Sports/DFML%202013%20FINAL.pdf