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Handball (H)

Les dessous d’un règne:
une hégémonie qui interroge




L’équipe de France de handball vient de remporter son cinquième titre de championne du Monde (record absolu en la matière) et compte huit sacres sur les douze dernières grandes compétitions internationales. Depuis 2006, la domination des Bleus est quasiment sans partage. Sans minimiser l’ampleur de l’exploit qu’elle représente, on peut légitimement s’interroger sur l’environnement concurrentiel dans lequel cette hégémonie s’est construite et perdure. Le handball mondial, entre la centralisation de son pouvoir dans l’hexagone et l’étirement de ses lieux d’opposition (Macédoine, Slovénie... Qatar) voit-il son niveau global stagner voir régresser ? Cette densification des nations candidates aux premiers rôles est-elle, au contraire, l’une des facettes positives de sa mondialisation ? Quel rôle les clubs jouent-ils dans ces évolutions ? Autant de questions sous-jacentes à l’énième triomphe des Tricolores.

85%.
 C’est l’ahurissant taux de réussite de la France, en matchs à élimination directe, entre 2006 et 2015 (23 victoires en 27 rencontres). Sur cette période, ses plus sérieux concurrents _ Danemark (57%, 13 matchs remportés sur 23 disputés), Espagne (53%, 10/19) Croatie (42%, 10/24) et Allemagne (56%... mais en seulement 9 matchs) _ ne font pas le poids.

Ainsi la sélection de Claude Onesta (en poste depuis 2001), actuellement détentrice des titres Européen, Mondial et Olympique, occupe d’ores et déjà une place prépondérante dans l’histoire de son sport... et elle le doit avant tout à elle-même.

Des Bleus qui flirtent avec une perpétuelle excellence

Générations exceptionnelles qui se succèdent, voire fusionnent, science tactique, inaltérable soif de victoires, refus compulsif de la défaite, vécu commun et sérénité à toute épreuve sont autant de piliers de la dynastie française. Mais le principal vecteur de ce succès quasi-permanent est le mode de management prôné par Onesta. Hautement participatif, il vise à responsabiliser les joueurs, en les faisant acteurs del’élaboration de leur projet de jeu. De plus, grâce à la philosophie du manager des Bleus, le changement se fait par la continuité, sans rupture ni phases de transition très marquées (Didier Dinart, ancien leader, cadre et relai sur le parquet, aujourd’hui adjoint, semble déjà être le coach de demain).

En outre, le sélectionneur hexagonal, tout en s’éloignant petit-à-petit des tâches décisionnels « de terrain » _ évolution qu’il qualifie ainsi : « Je ne me considère plus comme un entraîneur, je suis vraiment devenu le manager de cette équipe. » _ garde la main sur son escouade… et plusieurs cordes à son arc (théâtralisation d’un pseudo-conflit avec Jérôme Fernandez en début de Mondial, titularisation surprise de Kevynn Nyokas en finale etc.).

Ce fonctionnement particulier bonifie le rendement d’un effectif dont la qualité intrinsèque est déjà unique (Nikola Karabatic, en 2006, Thierry Omeyer, en 2007 et Daniel Narcisse, en 2012, ont tous trois déjà été nommés « meilleur handballeur de l’année » et certains de leurs coéquipiers n’ont rien, ou presque, à leur envier). Ainsi il s’impose comme un ingrédient majeur de la recette de l’exploit permanent que les Bleus perpétuent depuis près de dix ans.

Mais à l’heure de comparer le niveau qu’a affiché l’équipe de France durant le championnat du Monde 2015 avec celui dont elle a fait preuve lors de ses précédentes campagnes victorieuses _ tâche qui n’est jamais aisée _ le débat s’oriente rapidement sur la qualité des adversaires qui lui sont, actuellement, opposés. Qualité qui interpelle certains spécialistes.

Face à eux, qu’en est-il de la concurrence ?

Patrice Canayer (entraîneur de Montpellier), sans chercher à enlever du mérite aux Bleus, déclarait ainsi, quelques instants avant la finale de l’événement planétaire : « l’équipe de France, actuellement, est à un niveau très important et a encore plus de possibilités dans son effectif et dans son jeu, que par le passé. Maintenant, force est de constater que le niveau international, pour moi, ne progresse pas. Il se stabilise, il est de plus en plus homogène, c’est une évidence. Mais quand on voit que le Qatar est en finale... ».

La présence du pays hôte (défait 22-25), pour ce dernier acte, se veut à ses yeux symptomatique de cette relative stagnation : « Je veux bien que l’on me raconte ce que l’on veut, mais au Qatar il y a deux gardiens de buts qui ont la classe internationale et après, il y a des bons joueurs, qui ont beaucoup travaillé avec un très bon entraîneur (Valero Rivera) pendant un peu plus d’un an. Cela suffit à en faire des prétendants à la finale d’un championnat du Monde. On ne peut pas dire que ce soit la mise en valeur d’un niveau fabuleux. »

Daniel Costantini, souvent soupçonné d’être « juge et partie » à l’heure d’évaluer les performances des troupes de Claude Onesta (avec qui il peut entretenir des relations tendues et auquel il dispute symboliquement le statut d’ «entraîneur le plus emblématique de l’histoire du handball français ») n’a pas manqué d’abonder dans son sens : «Moi je bois du petit lait, parce que depuis que je dis ça et que l’on me dit que je fais ce constat parce que je suis jaloux des performances de la France [...] le handball au niveau des équipes nationales ne progresse plus, parce que les équipes n’ont pas le temps de travailler. Point barre ! ».

L’absence de création d’une trame tactique et d’une identité commune, dans la majorité des « grandes » sélections de l’échiquier international serait donc l’une des causes de cette stabilisation globale ?

Les grands clubs se développent et entrent dans la danse  

En filigrane de cette question se pose celle de l’impact des clubs sur l’hypothèse avancée, celle d’un handball mondial qui, à l’échelle des nations, peine à progresser.

En effet, par exemple, la Ligue des Champions prend une place de plus en plus importante dans les calendriers, depuis les années -90 et la professionnalisation du handball. Ainsi, hors premier tour préliminaire, le chemin pour remporter la compétition comportait entre 8 et 12 matchs, de 1991 à 1997, puis 12 à 14 rencontres entre 1998 à 2007 et enfin 16 ou 18 parties, depuis 2008 (il en comptera seize, cette saison).

Bien qu’en proie à quelques problèmes financiers, le grand rendez-vous du vieux continent, soumis à une bicéphale domination germano-espagnole *_ qui a d’abord été un fort levier de développement pour les nations concernées _ élève au rang d’institutions plusieurs de ses bastions (THW Kiel, FC Barcelone…) qui ont surfé sur le développement de leur sport et sont maintenant de véritables machines, particulièrement bien rodées. Ce que le PSG aspire bientôt à devenir … et ce que la majorité des équipes nationales européennes ne sont donc plus, d’après Costantini.

Canayer plussoie : « Les équipes qui ont montré beaucoup de choses  dans ce championnat (du Monde) _ même si elles n’ont pas tout gagné _  c’est le Qatar, c’est le Brésil, c’est l’Egypte, ce sont des équipes qui ont une structure dans laquelle elles s’entraînent. Le vrai problème des équipes nationales aujourd’hui c’est que c’est un amalgame de très bons joueurs. Donc on voit des performances individuelles de très haut niveau, on voit de la compétence individuelle, mais en termes de qualité de jeu proprement dit, on ne peut pas dire que les matchs du championnat du monde m’aient subjugué. »  

Des facteurs d’évolution caractérisés par leur ambivalence

Et si le niveau global du handball mondial était-il finalement plus élevé, contrairement à ce que cette critique et l’impuissance du Danemark, de l’Allemagne, de l’Espagne ou encore de la Croatie, face à la mainmise française, peuvent laisser à penser ?

En effet, l’avènement de pays émergents sous-entend un nivellement des valeurs… et il est délicat de définir si ce dernier s’effectue de manière ascendante ou descendante.

Symbole de cette double-lecture possible… le 8e de finale remportée in extremis par la sélection croate, justement, face au Brésil (26-25, 13-15 à la pause) prouve-t-il le début du déclind’une des places fortes des Balkans ou la progression de la seconde puissance sud-américaine (qui talonne l’Argentine) ?

Ce constat d’homogénéisation générale, et de mondialisation (très) partielle, se complète par celui de densification de la caste des outsiders (Macédoine, Slovénie (1)…), lui aussi, interprété de différentes façons.

Par exemple, comment traduire la statistique suivante ? Sur les huit grands titres que la France vient de glaner en dix ans, les Bleus ont dû venir à bout de six adversaires différents (2), à l’heure du final affrontement. Est-ce un signal inquiétant ou encourageant, quant à l’intérêt que présentera le handball au fil du temps ?

L’ascendant psychologique dont les insatiables français jouissent face aux grandes nations, est-il supérieur à celui qu’ils présentent face aux nouveaux aspirants aux sommets ? Ces derniers n’ayant pas forcément le même passif face à eux et arguant de leur inexpérience, une certaine insouciance. En cela, un relatif renouvellement pourrait relancer l’attrait compétitif d’une pratique que les Bleus tendent à soumettre à leur expertise. Une expertise avérée et aussi étouffante pour leurs adversaires… qu’enivrante pour leurs supporters !

En effet, qu’il cache une forêt de jeunes pousses en progression ou de vieux chênes en perdition, le majestueux arbre que représente l’équipe de France de handball nous procure joies et émotions. Interrogeons-nous sur ce qu’il semble présager pour l’avenir, mais ne boudons pas notre plaisir : c’est en privilégiés que nous l’avons vu grandir, prendre le temps de le contempler reste une chance à saisir.

Simon Farvacque

*Les dix dernières finales de la Ligue des Champions n’ont pas vu le moindre club autre qu’allemand ou espagnol, se présenter à elles.

(1) La Slovénie (4e des Mondiaux 2013) a battu la Macédoine (5e des championnats d’Europe 2012) en 8e de finale (30-28), avant de s’incliner face à la France (23-32).

(2) Qatar, Espagne, Suède, Islande (une fois chacun), Danemark et Croatie (à deux reprises)

Sources :

Les éditions  du Lundi 26 Janvier 2015 et du Mardi 03 Février 2015 du journal « L’équipe »

http://www.lequipe.fr/Handball/Actualites/Palmares-des-grandes-competitions/383860

http://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/audio/rmc-0102-intacgrale-sport-spacciale-championnat-du-monde-de-handball-16h-17h-154788.html

http://www.lequipe21.fr/emissions/lequipe-du-soir.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_des_champions_de_handball_masculin#1990-2001_:_Le_r.C3.A8gne_de_l.27Espagne_et_du_FC_Barcelone

http://www.lequipe.fr/Handball/Actualites/La-croatie-a-tremble/531298

Publié le 08/02/2015