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Pierre-Hugues Herbert, un choix à faire ?

Avec Nicolas Mahut, en double, il domine le début de saison : trois premiers Masters 1000 et place de n°1 à la Race... mais Pierre-Hugues Herbert figure également dans le top 100, en simple, du classement ATP. Le jeune tennisman français (25 ans), a-t-il intérêt à jouer, encore longtemps, sur deux tableaux ? Plusieurs joueurs au potentiel parfois similaire au sien, parfois bien supérieur, ont vécu le même dilemme. 

La France l'attend depuis près de trente ans. Le nouveau leader mondial qu'elle pourrait compter dans ses rangs (en tennis masculin). En effet, aucun tennisman tricolore n'a été LA tête d'affiche planétaire depuis Yannick Noah, n°1 mondial en double, en août 1986. 

Celui qui semble le plus à-même de mettre fin à cette période de disette, c'est Nicolas Mahut (34 ans, 2e au 09.05.2016), dans la forme de sa vie, en duo. Passé tout prêt du trône la semaine passée à l'issue du tournoi de Madrid, il n'y grimpera pas cette semaine non plus (son acolyte, Pierre-Hugues Herbert ayant déclaré forfait pour Rome, blessé au genou). Aurait-il pu embrasser une encore plus belle carrière en se consacrant à ses talents de duettiste ? L'heure n'est plus au choix cornélien, pour un joueur dont le parcours sportif est plus proche de sa fin que de son entame. 

Mais si Mahut sévit déjà sur le(s) circuit(s) depuis plus de quinze saisons, son partenaire du moment, lui, n'est pas aussi expérimenté. Herbert (6e en double), avec qui il a réalisé la superbe série victorieuse Indian Wells - Miami - Monte Carlo*, du haut de ses 25 ans, est peut-être à un tournant : doit-il prendre un seul et unique chemin ?

Oui, c'est nécessaire

113 titres en double. 0 en simple. Mike Bryan a longtemps régné sur une parcelle de la planète tennis avec son jumeau Bob (111 - 0), en faisant le choix de ne se consacrer qu'à leurs matchs partagés. Les deux Américains ont participé à quelques Grands Chelems, en simple, à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, mais ils ont rapidement trouvé leur voie (meilleurs classement respectifs : 246e et 116e). 

Le parallèle est imparfait - Pierre-Hugues Herbert (80e) a déjà mieux œuvré qu'eux, en simple, et ne peut pas se projeter sur un si long bail avec Mahut - mais le jeune tennisman français pourrait choisir de ne se concentrer que sur le double, dans l'espoir d'en devenir la référence.

Au contraire, un début de carrière doublement brillant, peut aboutir à de grandes prestations individuelles. Lleyton Hewitt, tout jeune retraité (35 ans), en est un glorieux exemple. 

En 2000, il est dans sa vingtième année, lorsqu'il fait état de ses progrès en simple et en double à l'US Open. Demi-finaliste face à Pete Sampras (qui l'élimine 7-6, 6-4, 7-6), il remporte le double avec Max Mirnyi (6-4, 5-7, 7-6 contre Ellis Ferreira-Rick Leach). Son premier titre en Grand Chelem. Il termine la saison dans le top 10 (7e) en simple, et dans le top 20 (20e), en double. Hewitt, fantastique relanceur, délaisse alors l'exercice collectif, ne disputant pas le moindre GC dans celui-ci, pendant cinq ans. Dans le même temps, il glane deux tournois de ce rang, en tant que soliste.

Pendant qu'il sort des cent, puis des deux cents premiers en double, il devient au contraire le meilleur joueur du monde en simple. Il met fin à l'ère de "non-droit" qui voyait l'ATP n'être soumis au joug d'aucun patron pendant de nombreux mois aux abords de l'an 2000, en restant sur le trône durant toute l'année 2002. Son déclin, en solo, coïncidera avec son retour à la compétition en duo. En 2015, son classement redevient meilleur en double qu'en simple et il s'illustre encore en janvier dernier, avec son compatriote Sam Groth, à l'Open d'Australie (8e de finale). 


Avec 1 GC en double, Lleyton Hewitt - comme Herbert - fait mieux que Federer, Djokovic, Nadal et Murray... réunis.

On ne saura jamais si l'Australien aurait connu autant de succès individuels, sans mettre en stand by ses ambitions "à deux", mais il avait atteint, plus vite, plus tôt, un niveau supérieur à celui d'Herbert avant d'opérer cette stratégie gagnante. Dur, encore une fois, d'établir une véritable comparaison.

Non, c'est secondaire 

Daniel Nestor, joueur canadien, était bien plus proche de la situation du Français, (presque) au même âge. En mai 1998, il a 26 ans et présente des classements similaires à ceux d'Herbert (87e et 5e). Il poursuit sa carrière ainsi, en délaissant petit-à-petit le simple au profit du double, mais sans nette rupture jusqu'en 2005 (dernier soubresaut en 2006-2007) où il devient pur spécialiste du double... avec brio. Aujourd'hui, il est 12e, et présente un palmarès impressionnant : aucun trophée en simple, certes, mais 88 titres en double (sans compter les mixtes) sur le circuit ATP, dont 8 GC (les quatre différents), auxquels s'ajoutent une médaille d'or olympique (à Athènes, en 2000, avec Sébastien Lareau). C'est naturellement que le basculement s'est fait pour ce joueur qui, à 43 ans, est encore un rival sérieux pour Herbert. 

Parfois, la dualité perdure durant toute la carrière, sans impacter (visiblement en tout cas) les performances d'un joueur qui bénéficie de plusieurs cordes à son arc. L'actuel coéquipier de Nestor, justement, peut en attester.

Radek Stepanek aura mené sa carrière "bipolaire" jusqu'au bout, ses deux casquettes alternant dans le rôle de point fort, se croisant même parfois (33e fin 2004), voir infographie et détails (1).

Il est par ailleurs resté dans les trente meilleurs au sein des deux classements, pendant plusieurs mois, en 2005. Il compte l'Open d'Australie (2012) et l'US Open (2013) - acquis avec Leander Paes - à son palmarès.

Ce parti pris, de cultiver la polyvalence, n'est donc pas toujours néfaste. A quel point peut-il être bénéfique ? 

Non, bien au contraire 

La couverture du terrain/condition physique que peut apporter le simple, l'aisance au filet que le double permet d'aiguiser, sont autant de plaidoyers qui font du "choix de ne pas choisir" une opportunité. Ainsi, par le passé, la grande majorité des stars du tennis ne faisait pas de distinction entre les deux tableaux des grands tournois : Noah, Edberg, Wilander, McEnroe ont tous gagné au moins un GC en double... tandis que Nadal, Federer, Djokovic ou encore Murray, n'en ont pas disputé la moindre finale. Symbole d'un état d'esprit, ou évolution d'un jeu qui devient de plus en plus exigent athlétiquement ? Un peu des deux, peut-être.

Patrick Rafter fait partie des derniers spécimens à avoir simultanément tutoyé les sommets en solo et en duo (atteignant le dernier carré de tous les tournois du GC, des deux façons, comptant trois victoires au total). Esthète du service-volée, l'Aussie aura joué à haut niveau pendant une dizaine d'années seulement (blessures récurrentes à l'épaule) mais aura marqué son époque.

Enfin, Nicolas Mahut a remporté plusieurs titres individuels sur gazon (trois ATP 250), tous après avoir passé le cap des 30 ans, est entré dans la Légende de son sport via son match marathon face à John Isner lors de Wimbledon 2010 (11h05) et progresse, aujourd'hui encore, aussi bien seul qu'accompagné (première accession au stade des demi-finales d'un ATP 500 en février, à Rotterdam). Tout en menant de front une double carrière, qui le sert à tel point... qu'il écrira peut-être une page de l'Histoire du tennis français dans les semaines à venir. 

Pierre-Hugues Herbert a des questions à se poser, un potentiel à exploiter, à optimiser. Médiatisation de ses performances ? Palmarès à garnir ? Plaisir. Plusieurs facteurs entrent en jeu dans la décision qu'il a à prendre.

Le meilleur argument plaidant en faveur de la poursuite de son "double cursus" se trouve peut-être du même côté du filet que lui, à ses côtés, en la personne de son partenaire : Nicolas Mahut.  

Simon Farvacque

* Ils ont également gagné l'US Open 2015, l'été dernier 

(1) http://www.atpworldtour.com/en/players/radek-stepanek/s694/rankings-history

Sources : 

http://www.atpworldtour.com/en/players/mike-bryan/b589/overview

http://www.atpworldtour.com/en/players/lleyton-hewitt/h432/rankings-history

http://www.lequipe.fr/Tennis/Actualites/Rotterdam-nicolas-mahut-a-craque-en-demi-finale/634264  

Publié le 13.05.2016