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Génération...

... historique ou désenchantée ? Le procès de la démesure

En remportant l’Open 13 de Marseille, Gilles Simon est devenu le deuxième joueur français le plus titré de l’ère Open, avec douze trophées contre vingt-trois pour Yannick Noah. En finale, il a disposé de Gaël Monfils, joueur qui forme avec lui, Richard Gasquet et Jo-Wilfried Tsonga, une génération de « tennismen » tricolores aussi performante à l’échelle du faible rendement des adeptes de la petite balle jaune dans l’Hexagone depuis plus de 30 ans, que décevante à l’aune des espoirs qui furent placés en elle, il y a une huitaine d’années. Retour sur ce paradoxe, à travers l’analyse comparée des carrières, encore en cours, des quatre intéressés. 

Au terme de la saison 2008, un quatuor de jeunes Français figurait dans le « Top 25 » de l’ATP. Aujourd’hui, les protagonistes de la version « Bleu-Blanc-Rouge » du bain de jouvence que connaissait alors le tennis mondial (qui s’exprimait plus globalement, et brillamment, par l’intermédiaire de Nadal, Djokovic et Murray), restent de solides membres de son élite.
Seulement, au sein de celle-ci, ils ont tous reculé _ en passant de 23 à 29 ans, Tsonga a glissé de la 6e à la 12e place et Simon du 7e au 21e rang, tandis qu’en grandissant de 22 à 28 ans, Monfils a régressé de la 14e à la 18e position et Gasquet (8e, dès 2007) du 25e au 26e échelon _* et pour justifier certains de leurs errements, l’argument de l’inexpérience laissera bientôt place à celui de l’usure du temps. Temps qui ne joue plus en leur faveur. [Ci-dessous, un diagramme retraçant l’évolution de leurs classements respectifs depuis 2004].

 

Alors que beaucoup des attentes qui furent placées en eux sont, jusqu’ici, restées insatisfaites, quelles perspectives d’avenir subsistent alors pour les quatre meilleurs Bleus de la dernière décennie et quel regard peut-on porter sur la relative déception qui accompagne jusqu’à présent leurs parcours ?

Grand Chelem : Tsonga, un oasis dans la traversée du désert

Le tennis masculin français ne compte qu’un seul Grand Chelem à son actif (Roland Garros, 1983), dans tout l'ère Open. Ainsi, en France, la quête du successeur de Yannick Noah est un leitmotiv permanent, depuis une trentaine d’années. Leitmotiv qui s’est vu renforcé par l’émergence de cette génération prometteuse.

Dans les faits, parmi les quatre prétendants, Jo-Wilfried Tsonga s’est avéré être le plus sérieux candidat à la consécration tant attendue, comme l’illustre la représentation graphiques suivante, comparant ses titres (en bleu) et résultats en GC (en rouge) au fil des ans, avec ceux de Simon, Monfils et Gasquet.

[NB : Les « points GC » sont ainsi attribués : 1 pt pour un échec en quart, 2 pts pour une défaite en demi, 3 pts pour une place de finaliste].


 Dès 2008, JWT se distingue à l’Open d’Australie, en assommant Rafael Nadal (tête de série n°2) en 3 sets (6-2, 6-3, 6-2), à la force de son coup droit ravageur, pour s’offrir une place en finale. Novak Djokovic le ramène à la raison, mais Tsonga vient de se forger une belle réputation (il est même comparé à Mohamed Ali). Depuis cette épopée « surprise » (il avait bouclé la saison 2007 au 43e rang mondial), Jo n’a plus disputé la moindre finale en Grand Chelem. Cependant, il a continué d’y réaliser de bonnes performances : il est le seul joueur français de l’ère Open à avoir atteint les quarts de finale, au moins une fois, dans chacun des quatre Tournois du GC, ainsi que l’unique à y avoir battu dix membres du « Top 10 » (Pioline en a éliminé huit et Monfils se contente pour l’instant de sept).

De leur côté, ses compatriotes peinent à se montrer à leur avantage lors de ces grands rendez-vous. Simon n’y a jamais atteint le dernier carré, Gasquet a su y faire preuve d’une belle (mais modeste) régularité (présent neuf fois sur onze en 8e de finale, entre RG 2011 et l’US Open 2013, pour une seule demi, justement à Flushing Meadows) et Monfils a fait de ses résultats en dents de scie lors des plus grands Tournois, le symbole de son inconstance.

L’an passé, les victoires de Wawrinka, à l’Open d’Australie, et Cilic, à l’US Open, ont ravivé l’espoir... mais les concours de circonstances qui semblent nécessaire à sa réalisation, donnent aujourd’hui au potentiel triomphe d’un Français en GC, des airs de doux rêve à caresser plus que de véritable exploit à envisager.

Candidats au titre de Roi... du commun des mortels

L’autre fantasme généré par la montée en puissance de ces quatre joueurs, était celui de voir enfin un Tricolore occuper le trône du circuit ATP (ce qui n’est jamais arrivé depuis l’inauguration de ce classement, en 1973). Celui-ci s’est très rapidement heurté à l’écart abyssal que Federer, Nadal, Djokovic et Murray ont su creuser entre eux et le « reste du monde », se muant alors en un objectif plus réaliste : celui de s’imposer en chef de file de la meute des poursuivants de ce quatuor de géants.

Cet objectif, seul Tsonga a réussi à le remplir, pendant un court instant (5e, en février 2012), Simon (meilleur classement: 6e en 2009), Gasquet (7e en 2007) et Monfils (7e en 2011) tutoyant tous à une époque ce statut de meilleur parmi les « autres », sans réussir à l'obtenir. Où se situent-ils tous vraiment, parmi la concurrence ? 

En terme de statistiques, leurs pourcentages de victoires les relèguent à des années lumières du "Big Four" mais permettent de les positionner au sein de la hiérarchie des aspirants aux sommets qui en ont subi l'hégémonie. Loin derrière le Taureau de Manacor (83%), le Maestro, le Djoker et le Champion Olympique 2012 (81% pour eux trois), Tsonga (67%), Monfils, Gasquet (tous deux à 65%) et, dans une moindre mesure, Simon (59%) sont ainsi au coude-à-coude avec Del Potro (71%), Ferrer (68%), Berdych (65%), ou autre Wawrinka (62%). A titre de comparaison, la nouvelle vague ne présente pas (encore ?) des états de service bien meilleurs... mais Dimitrov (59%), Nishikori (65%) et Raonic (67%) ont de nombreuses années devant eux, pour améliorer leurs bilans [Statistiques arrêtés au 23.02.15].

Enfin, dans la hiérarchie franco-française des quarante dernières années, Simon, Tsonga, Monfils et Gasquet tiennent déjà une place de choix, que ce soit au niveau du taux de réussite par rencontres (Noah culminant à 0.69, mais Leconte, Forget, Pioline ou autre Grosjean restant en dessous de 0.60) ou du nombre de finales disputées et titres remportés [Voir tableau suivant].

Si une légère amertume peut donc se comprendre à l’évocation de la stagnation _ voire la légère régression _ qui caractérise les quatre Français, depuis quelques saisons... leurs carrières sont déjà de belles réussites. Riment-elles vraiment avec « inaccomplissement » ? Etait-ce (ou est-ce) raisonnable d’aspirer à mieux pour eux ?

Une surestimation initiale qui peut biaiser notre jugement ?

Les critères qui les séparent des plus grands sont peut-être plus nombreux, et importants, que ce que laissaient présager leurs débuts encourageants.

Le plus précoce de la bande s’illustrait dès ses 19 ans, en 2005, dans le « Top 20 » de l’ATP, et bien plus tôt chez les « jeunes » : Richard Gasquet, le petit prodige, a rencontré de nombreuses embuches sur son chemin (notoriété précipitée, suspension pour contrôle positif à la cocaïne, problèmes physiques et moqueries dues à sa propension à craquer lors des matchs tendus) et le temps où il battait Nadal, lors du tournoi des Petits As, en 1999, par exemple, paraît bien loin (l’Espagnol mène 13-0 face à lui, sur le circuit ATP).

Cependant, il n’est pas le premier à ne confirmer que partiellement, adulte, l’ensemble du talent dont il faisait preuve adolescent (entre enfants-stars et sport professionnel, il y a un monde) et le niveau qu’il a atteint n’en reste pas moins excellent.

Si les qualités techniques de Gasquet _ notamment son fabuleux revers _ font sa renommée, ce sont les caractéristiques physiologiques de Gaël Monfils, le fantasque, qui s’imposent comme son point fort. Son explosivité et sa vitesse lui permettent de présenter une impressionnante couverture de terrain alors que sa souplesse, sa puissance et sa détente accouchent parfois de coups spectaculaires. De plus, sa créativité et ses capacités de «show-man» s’ajoutent à toutes ces qualités, pour former un cocktail détonnant.

Ainsi, l’incapacité chronique dont La Monf’ fait preuve, à l’heure de se consacrer pleinement et continuellement à sa vie de tennisman, est souvent pointée du doigt comme la cause d’un grand gâchis. Seulement, considérer qu’il passe, de peu, à côté d’une superbe carrière est terriblement réducteur envers l’aspect mental du sport de haut niveau, dont on peut considérer qu’il représente une part aussi importante que celle de la dimension physique dans la performance.

D’une manière très différente, ce même aspect mental est un frein surprenant, dans la carrière de Gilles Simon, le penseur. En effet, si l’absence d’un « grand coup » est régulièrement mise en avant (et reste un facteur non-négligeable) pour expliquer le delta important qui existe entre les résultats globaux de Simon et ses manquements en GC (voir illustration précédente) sa tendance à être dans la réflexion permanente peut également en être une des raisons. Avec lui, tout est décortiqué, tout est planifié, à tel point que certains de ses matchs ressemblent plus à des parties d’échec qu’à des rencontres tennistiques.

Cette expertise en matière d’analyse stratégique, force qui peut se muer en faiblesse, semble parfois le pousser à sacrifier sa spontanéité sur l’autel de son jusqu’au-boutisme tactique. La spontanéité, c’est peut-être ce qui a forgé les plus beaux exploits de Jo-Wilfried Tsonga, le puncheur. Lorsque le Manceau est en confiance, sa qualité de frappe est un formidable atout : gros service, « Décalage coup droit » suivi d’une mine dans la diagonale... assez rudimentaire, son style de jeu en devient alors redoutable. Lors de ses premières années parmi le gotha mondial, punch et fraîcheur furent la recette de ses succès. Seulement, être capable d’apporter de la variété est nécessaire pour espérer s’inscrire dans la durée, ainsi Tsonga a lentement évolué, devenant un joueur plus complet.

Mais entre améliorer ses défauts et altérer ses qualités, la frontière est parfois ténue : en même temps que son insouciance s’est envolée, sont-ce ses espoirs de titre en GC qui se sont évaporés ? Aurait-il laissé passer sa chance il y a sept ans, lorsqu’il était proche de l’état de grâce à Melbourne ?

Plus encore qu’individuellement, c’est collectivement que les quatre hommes cristallisaient le plus de perspectives heureuses pour les Français amateurs de tennis : avec une équipe si homogène et pourvue de joueurs au potentiel tant vanté, remporter à nouveau le Saladier d’Argent (la dernière Coupe Davis gagnée par la France date de 2001) paraissait crédible à envisager.

Néo-Mousquetaires ? L'histoire d'un surnom qui dessert

C’est ainsi que, dès la fin de l’année 2008, les médias (notamment le journal « L’équipe ») font de l’association des quatre larrons, un vecteur de communication, les surnommant notamment, les « Nouveaux Mousquetaires » en référence aux « Quatre Mousquetaires » (Jean Borotra, Jacques Brugnon, Henri Cochet et René Lacoste) vainqueurs de la Coupe Davis six fois consécutivement, entre 1927 et 1932.

Depuis lors, cette appellation a vu son pseudo-bienfondé s’effriter au fil du temps, au gré d’échecs répétés, de conflits et d’absences, comme le passé récent et le présent nous le rappellent (Tsonga, endolori, perd son match et se plaint du public lillois en finale de l’édition 2014, Gasquet déclare forfait pour le premier tour cette saison... et, au sujet de ce dernier, Monfils laisse planer le doute sur sa participation.).

L’enthousiasme a disparu, les railleries ont proliféré. Ainsi, lorsque, sur fond de méthode Coué, les ex-futures terreurs du circuit se disent capables de grandes choses _ Monfils : «Quand je sens que le public est derrière moi comme cela, je peux être très difficile à battre», Tsonga : «  Je suis toujours en quête d'une première victoire en Grand Chelem, et je sens que j'en ai les capacités. », Simon : « J’ai toujours pensé que si je le coachais, il [Monfils] gagnerait un Grand Chelem. » _ la prétention de leur discours semble exaspérer, et non pas rassurer, la majorité des français amateurs de tennis. A leur encontre, le désaveu est aussi disproportionné que l'étaient les espoirs.

En effet Gasquet, Monfils, Tsonga et Simon n’avaient sans doute ni les armes pour satisfaire à une telle patriotique ambition, ni l’envergure pour assumer la démesure d’un tel surnom, mais, si leur réussite a été fluctuante autant que leur régularité, ils se sont tout de même forgés des palmarès parmi les plus garnis de l’Histoire du tennis français, c’est tout le paradoxe qui est né d’un constat initial peut-être enjolivé. D’autant plus qu’il reste à ces quatre joueurs encore quelques années pour devenir de grands Champions, répondre aux attentes qu’ils avaient cristallisées, et faire des fantasmes nés de leur association, une véritable prédiction, en remportant une Coupe Davis qui se refuse depuis quatorze ans à leur Nation. 

L’an passé, Wawrinka a prouvé que la consécration venait potentiellement sur le tard, Cilic que la victoire survenait parfois au plus surprenant des moments et Federer que même « Le Maître » pouvait être soumis à la patience forcée : s’améliorer avec l’âge n’est pas l’apanage du bon vin... et c’est à la fin du bal que l’on paie les musiciens. Il n'y a donc pas de conclusions hâtives à tirer, au sujet d’une génération tantôt idéalisée, tantôt décriée mais, surtout, résolument contrastée.

Simon FARVACQUE

 

* [Selon les classements ATP des 22 décembre 2008 et 2014], voir : http://fr.tennistemple.com/classement-atp/w52y2008c0l0

Sources:

http://www.lequipe.fr/Tennis/TennisFicheJoueurM_3181.html

http://www.lequipe.fr/Tennis/TennisFicheJoueurM_2856.html

http://www.lequipe.fr/Tennis/TennisFicheJoueurM_3191.html

http://www.lequipe.fr/Tennis/TennisFicheJoueurM_3190.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Meilleures_performances_des_joueurs_fran%C3%A7ais_de_tennis#Nombre_et_genre_de_titres_en_simple_par_joueur

http://www.atpworldtour.com/Tennis/Players/Top-Players/Roger-Federer.aspx

 

http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http://www.lequipe.fr/Tennis/20081027_222443_les-copains-se-prennent-au-jeu_Dev.html&title=Les%20copains%20se%20prennent%20au%20jeu

http://www.20minutes.fr/sport/1436255-20140903-us-open-peux-etre-tres-difficile-battre-previent-gael-monfils-avant-affronter-federer

http://rmcsport.bfmtv.com/tennis/simon-si-je-coachais-monfils-il-gagnerait-un-grand-chelem-831917.html

http://www.eurosport.fr/tennis/tsonga-les-capacites-pour-gagner-un-grand-chelem_sto4082227/story.shtml

Publié le 01.03.15