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Conrad Smith, apologie du geste juste

Conrad Smith, apologie du geste juste

Une redoublée ? Un geste a priori anodin, une gamme de l'école de rugby. C'est d'un mouvement dont la justesse n'a d'égal que la simplicité - bien loin des "off-load", ou autre "skills" qui font rêver - que Conrad Smith a contribué à propulser les All Blacks sur orbite. A la 39e minute de la finale de la Coupe du Monde de rugby 2015, il sert ainsi Aaron Smith sur un plateau, ce dernier transmet le ballon à Richie McCaw dans le bon tempo. Lucide, le capitaine du XV de la fougère argentée négocie parfaitement le deux contre un créé : Nehe Milner-Skudder n'a plus qu'à savourer. Sur cette action, sobre et efficace, le numéro 13 néo-zélandais a été fidèle à lui-même.

Physique d'autobus, vitesse de guépard, robustesse de géant, courage à toute épreuve etc. autant de qualités qui suscitent les superlatifs et peuvent constituer un grand joueur de rugby, faire fantasmer ses admirateurs, le rendre quasi-surhumain à leurs yeux. Mais une compétence, plus que toute autre, est infiniment précieuse pour s'illustrer (entre autre) au poste de 3/4 centre : l'intelligence situationnelle. 

Pertinence

Conrad Smith en jouit, en fait preuve et en joue. Comme l’illustre cette vidéo, il fait briller ses coéquipiers, alternant avec succès les feintes de passe et les transmissions millimétrées, manie avec brio le jeu au pied et plaque efficacement, aux jambes (modèle du genre, en poursuite, à 2min57). Il est capable de passer, en l’espace de six secondes, du rôle de plaqueur à celui de relayeur, en participant entre temps à un « contre-ruck » (3min10). Si complet.  https://www.youtube.com/watch?v=7FT9a5vFrlE

Enfin, si sa science du duel n’impressionne que les spécialistes et les puristes (constant défenseur plutôt que chiropracteur, attaquant doté de crochets plus efficaces qu’enthousiasmants), son timing d’intervention et son art du positionnement font de lui un bon finisseur (26 essais pour son pays, voir lien suivant).  https://www.youtube.com/watch?v=sN-BammqTw4

Au sein de cette litanie de capacités, se cache un défaut que son placement remarquable compense si souvent : son point faible est un (très) relatif manque de vélocité (voir essai de Jonny May, première action de ce résumé d’Angleterre 21-24 Nouvelle Zélande – novembre 2014).https://www.youtube.com/watch?v=HNTb00ctE5M

Ce point noir n’est qu’une micro-tâche sur sa combinaison de « All Black » pratiquement immaculée. Une combinaison qu’il porte depuis plus de dix ans et qu’il aura revêtue à maintes reprises en compagnie de l’un de ses compères, dont il est presque indissociable.

Longévité

En effet, Conrad Smith forme, avec Ma’a Nonu, la paire de centres la plus capée de l’histoire du rugby international (avec 61 titularisations communes, en 13 et en 12, pour des totaux respectifs de 94 et 103 sélections). Les deux hommes ont par ailleurs fait le bonheur des Hurricanes de Wellington pendant de nombreuses saisons. A l’instar du duo irlandais O'Driscoll-D'arcy, le tandem kiwi a marqué la décennie.  

Ayant eu l’honneur de porter le maillot de son équipe nationale pour la première fois en 2004, Conrad Smith a connu trois campagnes planétaires… dont deux gagnantes (2011 et 2015). Durant la seule qui ne le fut point (CDM 2007), il sortait de plusieurs mois difficiles pour cause de blessures (problèmes de tendon) et ne s’était pas encore imposé comme un cadre de l’effectif (voir paragraphe suivant). En tant que joueur majeur il a donc mené deux fois les siens au sacre suprême (au même titre que Kieran Read, Richie McCaw ou encore Sam Whitelock etc.). Au sein des lignes arrières néo-zélandaises il fait partie des deux seuls joueurs à avoir débuté les finales mondiales de 2011 et 2015, avec… Ma’a Nonu. Alors qu’il défendra cette saison les couleurs de la Section Paloise, Conrad Smith tire donc un trait (définitif ?) sur une longue et superbe carrière internationale.

Une carrière durant laquelle il se sera distingué, outre par ses performances et sa régularité, par son état d’esprit irréprochable.

Sportivité

Ainsi, lorsqu’il évoque la cruelle défaite de 2007, face à la France (20-18, en quart de finale de la Coupe du Monde), à laquelle il n’avait, certes, pas participé (laissé en tribune, pour cause de méforme), il fait preuve d’une grande dignité.

Par ailleurs détenteur d’un diplôme d’avocat, il ne plaide pas les circonstances atténuantes et, contrairement à Graham Henry, son sélectionneur de l’époque (qui avait clairement fait part de ses soupçons quant à un match truqué), il ne fustige pas l’arbitrage : «Je dois admettre qu’il y a eu une poignée de moments litigieux, comme la décision sur la passe en avant [à la 69e minute, alors que la Nouvelle-Zélande mène (18-13), Traille transmet le ballon à Michalak, d’une passe en avant. Ce dernier perce et sert Jauzion qui conclut. La France passe devant et le restera ndlr]. Mais honnêtement, c’est le cas dans la plupart des matchs, vous considérez certaines décisions comme douteuses, spécialement quand vous perdez. Cela remonte à longtemps, mais ma réaction immédiate n’était pas que l’arbitre nous avait volé le match. C’était seulement que les Français étaient sortis de nulle part et avaient joué leur meilleur rugby possible, enflammé et fou.»

Bien qu’extrapoler une simple déclaration en une ligne de conduite perpétuelle soit impossible, dans ces mots résonne la lucidité d’un joueur qui est aussi précieux par la sérénité qu’il dégage que par son jeu.

Reconnaissance

Aux dire de Richie McCaw, Smith « a une compréhension incroyable de ce que les équipes essaient de faire. Il maîtrise l’aspect psychologique, mental d’un match. Il est le premier à comprendre ce qu’il est nécessaire de faire ». Cet éloge, décuplé par le pedigree de son auteur, est encore majoré par les propos de Wayne Smith, patron de la défense néo-zélandaise « il est d’une intelligence singulière […] l’un des meilleurs […] un joueur essentiel à notre défense dans cette Coupe du Monde ».  

Le Snake a le sang-froid qu’il faut pour réguler la fougue d’une escouade de trois-quarts pleine de pur-sang. Lui qui a bien failli arrêter prématurément le rugby (pour commotions cérébrales répétées, en 2013) est l’une des clés du couronnement d’un Pays du long nuage blanc devenu seul maître de la planète ovale.  

La passe magique de Sonny Bill Williams, la chevauchée chaloupée de Ma’a Nonu, les appuis déroutants de Nehe Milner-Skudder, les percussions dévastatrices de Julian Savea, l’assurance de Ben Smith, la rudesse de Jerome Kaino, l’hyperactivité de Dane Coles, les coups de casque rageurs de Brodie Retallick, le drop magistral de Dan Carter, l'aura et l’omniprésence de Richie McCaw etc. le triomphe néo-zélandais a plusieurs visages. Celui de Conrad Smith, joueur de rugby et avocat doté d’un gabarit « normal » (1m86 pour 95 kilos), n’est ni le plus majestueux, ni le plus brillant... mais il est primordial. Rendons justice à la justesse.

Simon Farvacque

 

 

Sources :

http://www.dailymail.co.uk/sport/rugbyunion/article-3296807/Rugby-World-Cup-final-New-Zealand-pair-Ma-Nonu-Conrad-Smith-bring-curtain-one-great-modern-partnerships.html

http://www.lequipe.fr/Rugby/RugbyFicheJoueur2500000000004641.html

http://www.lequipe.fr/Rugby/RugbyFicheJoueur6000000000004642.html

http://www.rugbyrama.fr/rugby/coupe-du-monde/2015/whitelock-kaino-coles-conrad-smith.-ces-antistars-qui-brillent-et-font-briller-les-autres_sto4970670/story.shtml

http://www.slate.fr/story/106319/rugby-francais-conrad-smith

Publié le 15.11.15