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Entre Paris-Roubaix et le Tour...

Entre Paris-Roubaix et le Tour, un symptomatique désamour

Alors que dimanche prochain se profile la 112e édition de la Reine des Classiques, l’analyse comparée de son histoire et de celle du Tour de France s’impose comme symptomatique de l’évolution du cyclisme. En effet, les dissemblances entre les palmarès, jadis si proches, de ces deux épreuves mythiques symbolisent le syndrome d’hyperspécialisation qui touche la Petite Reine, depuis que sa mondialisation l’a faite entrer dans l’ère moderne.

Si les spécialités ont toujours existé dans le vélo, il fut un temps où être un Grand Coureur s’écrivait sans suffixes ni précisions superflues. Alors qu’aujourd’hui ce terme élogieux semble ne plus se suffire à lui-même. Ce qui atténue d’ailleurs sa valeur. Ainsi, Alberto Contador est un grand coureur de course à étapes, Tom Boonen un grand coureur de classiques, tout comme Fabian Cancellara, qui en ajoutant une deuxième corde à son arc (le contre-la-montre) fait déjà figure d’exception.           Alors que Fausto Coppi, entre autres, était, est, et restera un Grand Coureur. Le campionissimo fut  le premier, après-guerre, à inscrire son nom au palmarès des deux courses cyclistes les plus connues de France, qui figurent également parmi les plus reconnues à travers le monde et le temps. Mais il n’est pas le seul à avoir su dompter cols d’été et pavés du printemps.

Pourtant, leur histoire avait si bien commencé

Ainsi, le Tour de France et Paris-Roubaix, nés respectivement en 1903 et 1896, n’attendirent pas longtemps avant de sacrer un vainqueur commun. En effet, le franco-italien Maurice Garin détient déjà deux Enfer du Nord à son palmarès lorsqu’il remporte la première édition de la Grande Boucle.  Celui que l’on surnommait le petit ramoneur ne tardera pas à faire des émules, Henri Cornet, son successeur sur le Tour réalisant la même performance peu de temps après (en triomphant à Roubaix en 1906). Ils seront nombreux à en faire de même dans les années suivantes, dans le désordre : Maes, Leducq ou encore Pellissier. Mais c’est en 1910 que l’exploit a été réalisé pour la première fois au cours d’une même année, par Octave Lapize.

En 1948, le Tour de France est nouvellement retransmis en direct à la télévision et, avec lui, le cyclisme se médiatise de plus en plus. Les rois du vélo deviennent de véritables héros. Des héros qui continuent de se caractériser par la pluralité de leurs capacités. Ainsi, comme évoqué précédemment Coppi remporte le Tour en 1949, et Paris-Roubaix l’année suivante. En l’espace de 20 ans, Bobet, Gimondi et Janssen l’imitent, et en 1970 c’est durant une seule et même saison que le Cannibale, Eddy Merckx, dévore les deux épreuves.

Si quelques rois des Grands Tours n’y arrivèrent jamais (Anquetil ou Bartali), remporter des courses de trois semaines et triompher à Paris-Roubaix n’était jusqu’aux années -80, aucunement incompatible. L’Enfer du Nord était si prestigieux, que s’y imposer devenait un objectif pour tous les ambitieux. Même pour Bernard Hinault.

 Hinault dernier double-vainqueur… à contrecœur

En 1981, ce dernier s'impose sur le Tour de France, après s'être illustré quelques mois auparavant en remportant Paris-Roubaix, une course au sujet de laquelle il avait pourtant toujours clamé son aversion. L'inscrire à son palmarès aurait pu être le premier pas vers la réconciliation... mais que nenni ! Impossible pour le Blaireau, et sa légendaire fierté, de revenir sur ce qu'il a toujours juré. Le jour de son triomphe mouvementé (chute et crevaison ont rythmé sa journée) il sera l'auteur d'une déclaration entrée à la postérité: «On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette course, c’est une belle connerie ».

Le dernier coureur à avoir réalisé le fameux doublé, l'aura donc fait malgré une haine envers la Reine des classiques totalement assumée. Un succès rageur annonciateur des années à venir, pour une course qui depuis peine à séduire les ténors de l'été. En effet, le dernier homme à avoir tutoyé les sommets dans les deux courses évoquées s’appelle Sean Kelly. L’irlandais ayant remporté deux Paris-Roubaix et fait deux Top 5 sur le Tour de France, dans les années -80. Et depuis… plus rien.

Mais la dissemblance entre les résultats des deux épreuves ne s'arrête pas aux vainqueurs, ni même au podium ou au Top 10. En effet, en 2013, un seul coureur, Sylvain Chavanel,  prit place parmi les 50 premiers du classement final de la Grande Boucle et de l’Enfer du Nord.

Ces deux épreuves n'attirent donc plus les même prétendants au trône, ni même ceux aux places d'honneur. Aujourd’hui les coureurs qui les disputent toutes les deux, ne le font d'ailleurs pas pour les mêmes raisons. Cette année par exemple, une étape du Tour de France empruntera des secteurs pavés que la Reine des classiques aura parcouru quelques mois auparavant, ainsi certains protagonistes du Tour viendront peut-être en « reconnaissance » se frotter à l’Enfer du Nord. En tout cas, très peu y viendront dans le but de s’y imposer.  De nos jours, plus aucun champion ne sert de trait d’union entre ces deux compétitions, et Paris-Roubaix et le Tour de France semblent destinés à inexorablement s’éloigner.

Mais pour quelles raisons ?

Mondialisation et hyperspécialisation, causes de la séparation

Entre 1903 et 1958, en 45 éditions le Tour sacre seulement 5 Nations, de 1959 à 2013, en 48 éditions il voit 12 pays s’imposer. Preuve d’une diversification de la nationalité des vainqueurs, qui a tendance à se poursuivre… voire à s’accentuer.

En 2011, Cadel Evans remporte le Tour de France, une première pour lui, mais aussi pour son pays l’Australie. En 2012 c’est au tour de Bradley Wiggins de jouer les pionniers en devenant le premier « britannique » à remporter le Tour. Christopher Froome lui emboitant le pas dès l’été suivant.

La Grande Boucle, bien que plus que centenaire, continue donc de s’ouvrir chaque année à de nouvelles contrées à l’image d’un sport, le cyclisme, qui ne cesse de se  mondialiser.

Cette mondialisation a un impact direct sur son évolution. Notamment sur le syndrome d’hyperspécialisation qui touche la Petite Reine. En effet, bien souvent, le vélo s’implante dans de nouveaux pays à travers le développement d'une compétence dans un domaine particulier. Ainsi, selon leur culture ou encore leur topographie, ces puissances émergentes créent souvent des coureurs prototypiques qui dans leur domaine de prédilection, sont capables d’exceller.

Des exceptions subsistent bien sûre, mais la nationalité d’un coureur laisse donc parfois place à peu de doutes sur son profil et ses qualités. Les colombiens sont majoritairement de redoutables grimpeurs : Betancur ou Quintana aujourd’hui, Soler et Botero hier et dans un autre style, portent l’héritage d’Herrera et Parra.

Dans le sillage d’Erik  Zabel, les allemands sont maintenant dotés d’une  véritable armada de sprinters, Kittel, Greipel et Degenkolb figurant tous les trois parmi les cinq meilleurs du monde dans ce domaine actuellement. Les américains forment régulièrement d’excellents rouleurs, et cette caractéristique ne s’illustre d'ailleurs pas qu’à travers leurs représentants les plus illustres. Si Lance Armstrong et Greg Lemond était des maîtres en la matière, c’est aussi, en grande partie grâce à l’exercice chronométré que Lepheimer, Julich, Zabriskie, Vande Velde, Danielson ou encore Hincapie se sont construit une certaine renommée. Même si celle de Mister George est surtout née sur les pavés (2e de Paris-Roubaix justement en 2005) et par l'intermédiaire de son camarade texan dont il était le plus fidèle lieutenant. Aujourd’hui encore, Talansky et Phinney, en adeptes de l’effort solitaire, s’inscrivent dans cette lignée.

Si ces spécificités ne concernent pas seulement les pays récemment présents sur la planète-vélo (par exemple les belges sont majoritairement adeptes des classiques), le cosmopolitisme croissant du cyclisme moderne joue incontestablement un rôle dans l’hyperspécialisation qui le caractérise.  

Le Tour à l’origine de la diversification quand Paris-Roubaix s’accroche aux traditions

Mais si la mondialisation du cyclisme est un facteur prépondérant dans l’incompatibilité qui existe aujourd’hui entre remporter le Tour de  France et s’imposer sur Paris-Roubaix, c’est aussi car les caractéristiques de ces deux courses, font que la mondialisation en question s’y opère à des degrés très différents. Ainsi d’un côté, la  Grande Boucle n’est pas seulement une preuve de l’expansion territoriale du cyclisme, elle en est un déclencheur, par sa sur-médiatisation, et de l’autre, l’Enfer du Nord en est une traduction plus mitigée. Alors que le Tour démarre aujourd’hui des quatre coins du continent et a fondamentalement évolué au cours du temps,  La Reine des classiques respecte la tradition et se refuse à la renier. Le départ n’est plus donné de Paris, mais de Compiègne depuis 1977, mais la distance reste sensiblement la même, ainsi que le nombre de kilomètres pavés empruntés (autour d’une cinquantaine en moyenne). De plus, Paris-Roubaix s’adresse aux purs spécialistes alors que Le Tour de France, avec ses différents moyens d’y briller, est plus ouvert à la diversité.

Une différence qui se traduit en termes de chiffres et de classements. Alors que Belges et Français dominent encore de la tête et des épaules les palmarès des deux courses*,  leur suprématie est seulement mise à mal à Roubaix alors qu’elle n’est plus qu’un lointain souvenir sur la Grande Boucle.  Ainsi, le dernier vainqueur belge d’un Tour de France est Lucien Van Impe en 1976, alors que sur Paris-Roubaix inutile de remonter plus loin qu’en 2012, année du dernier sacre de Boonen. En ce qui concerne les français, l’écart temporel n’est pas si abyssal, mais reste significatif : Hinault remporte le Tour en 1985, il y a donc bientôt trente ans, alors que Frederic Guesdon, par ailleurs recordman de participations à la Reine des classiques, lève les bras sur le vélodrome il y a seulement 17 ans.

L’Enfer du Nord reste donc teinté de la culture pavée. Il est réservé aux hommes forts. Alors que Les cinq derniers vainqueurs du Tour de France ont pour mensuration moyenne** : 1m82 et 67 kg, ceux de Paris-Roubaix culminent à 1m89 et pèsent 83 kilos. Bien que naviguer sur les pavés nécessite une grande agilité, un gabarit imposant s’impose comme nécessaire pour triompher à Roubaix.

La revanche de la polyvalence ? L’espoir d’un duo reformé

Bradley Wiggins le sait, et à l'occasion d'un entretien accordé à The Guardian il a récemment déclaré avoir repris du poids dans l’optique de remporter une course qui, enfant, le faisait rêver et qui aujourd’hui  «  (lui) donnerai une autre dimension » si il l’inscrivait à son palmarès. Une épreuve sur laquelle son meilleur classement reste aujourd’hui 25e (en 2009). En spécialiste de la transformation morphologique, saura-t-il encore nous bluffer ?

Mais l’anglais n’est pas le seul à rêver de la Reine des Classiques. Quelques autres coureurs polyvalents persistent et continuent d’ambitionner de briller du vélodrome aux Champs-Elysées.  Quand Yaroslav Popovych, futur star annoncée, couvée par un certain L A, remporte Paris-Roubaix espoir en 2001, termine 3e du Giro en 2003, maillot blanc du Tour de France en  2005 puis 8e en  2007… on se croit revenu quelques années en arrière. Mais l’embellie est de courte durée pour le coureur ukrainien, qui ne brille depuis que par sa loyauté dans un rôle de gregario qui, semble-t-il, lui sied. Sa dernière place d’honneur remonte à l’an dernier, sur Gand-Wevelgem (9e)… ah l’amour des pavés !

Lorsque Stijn Devolder, se montre capable d’ambitionner des places d’honneur sur les Grands Tours à ses débuts (11e de la Vuelta en 2006) et de jouer un rôle majeur sur les flandriennes (7e de Paris-Roubaix en 2008 et double-vainqueur du Tour des  Flandres en 2008 et 2009), là encore, on se prend à rêver… Mais les nostalgiques doivent encore patienter. En effet, il semble maintenant s’être focalisé sur les classiques, et a éprouvé certaines difficultés à briller dans un rôle de leader, autant qu’il le faisait en tant qu’équipier de luxe de Tom Boonen. A tel point qu'il est redevenu un simple soldat au service de Cancellara.

Mais outre ces coureurs expérimentés, ce sont certains jeunes talents  (Boasson Hagen, Sagan ou encore Kwiatkowski) qui laissent espérer un retour en grâce de l’éclectisme dans le cyclisme.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, imaginer Chris Froome se présentant  en vainqueur sur le vélodrome roubaisien relève, plus encore que d’une surprenante prédiction, bel et bien de la science fiction. Le cyclisme moderne n’est plus celui qu’il était il y a une quarantaine d’années, et l’analyse croisée de l’histoire des deux géants précédemment évoqués ne peut qu’en attester. Deux géants qui s’offriront peut-être un jour à nouveau aux mêmes coureurs, mais ce n’est pas d’actualité, car l’heure de la revanche de la polyvalence n’a pas encore sonné. Si cette dernière devait devenir réalité, Tour de France et Paris-Roubaix pourraient alors reprendre leur histoire d’Amour là où ils l’avaient laissée, en 1981, lorsqu’un certain Bernard Hinault, en les domptant au cours d’une même année, les avait pour la dernière fois unifiées.

 

FARVACQUE Simon

* sur le Tour : la France mène 35 à 17, sur Paris-Roubaix : la Belgique 55 à 28

**Statistique issue du site d’Eurosport

http://sport24.lefigaro.fr/cyclisme/actualites/les-paris-roubaix-de-legende-465735

http://100pour100-velo.com/dernieres-infos-20-5836-bradley-wiggins-a-pris-du-poids-pour-paris-roubaix.html

http://100pour100-velo.com/dernieres-infos-20-4949-bradley-wiggins-vise-aussi-le-tour-de-californie-et-paris-roubaix.html

http://www.sports.fr/cyclisme/palmares/palmares-paris-roubaix.html

http://la-legende-du-tour.francetvsport.fr/fr/annee/1905#.U0KEkvl5N50

http://www.lesamisdeparisroubaix.com/Podiums%20pros%20page.htm

http://nord-pas-de-calais.france3.fr/2013/04/05/les-chiffres-de-paris-roubaix-229257.html

Publié le 08/04/14