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L’Australie achève la bête blessée. Funeste record pour l’Angleterre


L’Australie achève la bête blessée. Funeste record pour l’Angleterre

Dans cette Coupe du Monde qu’elle organise, l’Angleterre fait partie de la seule poule comprenant trois quart-de-finalistes de la précédente édition (le XV de la Rose donc, mais également l’Australie et le Pays de Galles). La lutte pour la qualification entre les membres de ce trio (l’Uruguay et, à un degré moindre, les Fidji semblant inaptes à s’y mêler) promettait d’être explosive… son résultat s’avérera historique. En effet, dos au mur, les Anglais n’ont su renverser des Aussies qui leur ont été indiscutablement supérieurs (33-13). Retour sur la rencontre sous haute tension qui a accouché de l’élimination des hôtes de la compétition

À quelques secondes du coup d’envoi de ce match à fort enjeu, l’atmosphère dans le Stade de Twickenham, souvent considéré comme le « Temple du rugby », est irrespirable. Il y plane le spectre d’une élimination anglaise prématurée qui serait vécue comme un drame national, par la honte qu’elle pourrait procurer plus encore que par ses répercussions en termes de retombées économiques altérées*. A cet instant : Jamais, ô grand jamais, les organisateurs d’une Coupe du Monde de rugby n’ont fait l’affront à leurs hôtes de quitter le banquet auquel ils les avaient conviés, avant que la phase finale n’ait débuté. Au-delà même de cet aspect d’échec à domicile, l’Angleterre n’a jamais rencontré la mésaventure d’une sortie de route anticipée.

Le XV de la Rose peut-il en cela – doublement – innover ? Sa défaite (25-28) face au Pays de Galles (revanche de celle qu’il lui avait infligée à Cardiff, 21-16, en ouverture du Tournoi des 6 Nations) donne du corps à cette hypothèse que tout un peuple se refuse à envisager.

Richard Pool-Jones avoue à demi-mot sa crainte, au micro d’RMC : « les gens ont le visage fermé. Tout le monde est inquiet. En réalité, on attend une libération » avant de se ressaisir : non, l’éternel orgueil de sa patrie ne s’est point évaporé, « On ne peut pas être tétanisé… parce qu’on est anglais ».

Face aux héros locaux (6 pts en deux matchs avant cette rencontre) se dresse une équipe australienne (9 pts) relativement convaincante contre les Fidji (28-13, sans bonus) et ayant fait preuve d’une inanalysable aisance pour se défaire (65-3, bonus offensif) d’une sélection uruguayenne trop faible pour servir d’étalon. Les Wallabies, eux, ne sont point dos au mur : même en cas de défaite face à Albion, ils pourraient rattraper leurs rivaux gallois (13 pts, après trois matchs) … mais ils sont aussi sous pression, avec en toile de fond une potentielle élimination en phase de poule (qui serait également inédite pour la sélection australienne).

Le Swing Low, Sweet Chariot résonne timidement dans l’antre mythique, lorsque le pied d’Owen Farrell lance les hostilités : les Anglais ont 80 minutes pour ne pas sombrer.

1ère mi-temps : le scénario catastrophe prend forme

1ère minute : Les Aussies réceptionnent dans leurs 22 et amorcent une attaque. Ils se ravisent vite et offrent aux Anglais un bon ballon de relance, via un jeu au pied moyen de leur ouvreur. Cette relance ne donne rien, mais la Rose s’installe dans le camp adverse.

3e minute : Bernard Foley, très approximatif sur son premier coup de pied, met Mike Brown sous pression par un ballon bien mieux botté. Poussé à la faute, l’arrière anglais mord la ligne de touche, lancer intéressant pour l’Australie, à cinq mètres de l’en-but qu’elle souhaite conquérir. Les Wallabies se procurent une occasion en or, deux contre un d’école en bout de ligne… mais Israel Folau, ne manquant pourtant pas de dextérité, pêche à la finition (tardant à transmettre le ballon) : Brown le prend haut et contre sa passe. Mêlée.

7e minute : L’Australie n’a cessé d’investir les 22 mètres anglais, sans réussir à pénétrer en Terre Promise, malgré une passe au pied dangereuse de Foley pour Folau, qui échappe le ballon, du bout des doigts. Les Wallabies sont tout de même récompensés par une pénalité que leur numéro 10 doit convertir, pour faire fructifier leur domination. Foley s’exécute (0-3, 8e min).

 9e minute : Une magnifique attaque anglaise – Jonathan Joseph, de retour dans le XV de départ, sert Farrell dans le dos d’un leurre, avant qu’Anthony Watson ne redresse sa course, lancé au contact par son ouvreur – crée un déséquilibre dans les rangs australiens. L’action aboutit à une mêlée « blanche », dans les 22 des visiteurs.

13e minute : Alors que cette phase statique a accouché d’une pénalité pour l’Angleterre, Farrell répond sans broncher à Foley, de vingt mètres face aux perches (3-3).

14e minute : Mis dans l’avancée par Tom Youngs, son talonneur, le XV de la Rose dicte maintenant le rythme. Joe Launchbury, Joseph et Brown perpétuent le mouvement, cependant, la défense australienne plie… mais ne rompt pas. L’Angleterre ne concrétise pas son temps fort. Les Anglais « galvaudent » un avantage, près des 40 adverses (le choix de ne pas stopper le jeu volontairement est discutable mais défendable), par leur enthousiasme débordant… ils perdent en suite le ballon et du terrain : aux Australiens de prendre la main.

18e minute : Folau, le magicien, met le feu à la défense anglaise. Brown cafouille un coup de pied rasant et l’Angleterre s’offre une nouvelle sueur froide, subissant l’impact de la mêlée australienne, dans ses 22.

20e minute : L’emprise sudiste se confirme, Michael Hooper, « gazif », bonifie les munitions qui lui sont confiées. Après avoir insisté dans l’axe, les Wallabies écartent le jeu, le font rebondir de gauche à droite, de droite à gauche etc. inlassablement. Sans nécessairement prendre le dessus en puissance, ils pistent les intervalles et font vivre la gonfle. Asphyxiés, les Anglais finissent par ouvrir une brèche à  Foley, qui s’y engouffre avant de s’affaler dans l’en-but… le bras de fer de l’entame de match est remporté par les visiteurs. Le numéro 10 australien rajoute 2 points (3-10, 22e min).

23e minute : Une nouvelle combinaison « dans le dos » permet à Albion de réagir. Joseph, un peu gourmand, ramène le jeu dans les trente mètres adverses. Un ruck gagnant offre à l’Australie l’opportunité de se redonner de l’air… David Pocock et Michael Hooper, hyperactifs dans ce domaine, sont des poisons récurrents pour le XV de la Rose. Le « ping-pong rugby » qui s’ensuit sourit aux Australiens qui réinstallent le débat dans la moitié de terrain de leurs hôtes (25e min).

28e minute : après un jeu au pied offensif anglais qui a vu Jonny May être tout proche de récupérer le précieux sésame au nez et à la barbe d’Adam Ashley-Cooper… les Anglais sont pénalisés en mêlée fermée.  Matt Giteau trouve la touche.

30e minute : Toute l’Angleterre respire, lorsque le maul jaune s’avère infructueux et offre une mêlée à l’escouade de Stuart Lancaster. Les Australiens sont pénalisés (poussée anticipée), Farrell peut dégager. Suite à la touche anglaise, Launchbury s’échappe dans le petit côté… énième ballon de récupération pour les Wallabies. Sans résultat.

33e minute : La partie reste cadenassée, la possession australienne stérile. Tandis que le jeu se concentre aux alentours de la ligne médiane, les Anglais, menés (3-10), se doivent de dynamiser. Pour cela, la mêlée dont ils jouissent est un socle idéal… mais celle-ci s’écroule et l’arbitre sanctionne la Rose. Giteau propulse le ballon hors des limites du terrain, lancer à suivre pour Stephen Moore. Les Australiens sont à trente mètres du Graal.

35e minute : Cette fois, les Wallabies enfoncent le clou ! Derrière une conquête efficace et après un renversement opportun, le une-deux entre Foley et Kurtley Beale (entré suite à la blessure de Rob Horne) est magistral. L’ouvreur australien, toujours unique marqueur du match inscrit un essai magnifique et aggrave le score tel un métronome (3-17,  36e min). L’Angleterre titube.

37e minute : En feu, Foley ballade May après une nouvelle maladresse anglaise. L’ailier de la Perfide Albion ne donne que peu de marge aux siens, d’un court dégagement… la menace revient immédiatement. Au bord du KO, le XV de la Rose tangue dangereusement, « sauvé » par un déblayage trop appuyé et non-maitrisé de Hooper (39e minute), il clôt ce premier acte, moribond, par une ultime approximation.

L’Australie, maîtresse des rucks et mieux rodée, a dominé cette première période de la tête et des épaules, face à une Angleterre maladroite et empruntée (3-17 à la pause).

2e mi-temps : l’Australie ne faiblit pas… le cœur anglais ne suffira pas

Les Anglais tâtonnent au retour des vestiaires. Réorganisés (May, touché, est sorti, remplacé par George Ford qui officie en tant qu’ouvreur, faisant glisser Farrell en 5/8e et Joseph à l’aile) ils ne se montrent pas plus efficaces. La pression les inhibe et non les porte.

45e minute : Les héros du stade récupèrent le ballon suite à une mêlée australienne, ils avancent en suite, en quête du déclic qui les relancera. Un nouveau grattage de l’inusable Pocock éteint immédiatement la flamme de la rébellion.

47e minute : Au contraire, ce sont les Australiens qui se montrent de nouveau oppressants. Obtenant un coup franc dans les 22 anglais. Ils optent pour une mêlée.

50e minute : Joe Marler est encore fustigé par Romain Poite, arbitre de la rencontre, alors que les Aussies ont emporté le paquet d’avants du XV de la Rose. Foley enquille (3-20) et Marler sort (remplacé par Mako Vunipola, dont le frère, blessé, manque cruellement à son équipe).

De qui peut venir l’étincelle ?

51e minute : Suite à un tampon sans ballon, l’Angleterre obtient une pénalité. Touche à 10 mètres de l’en-but australien… clameur dans le public : le réveil passe par un essai !

53e minute : Alors que les Wallabies sont pris de vitesse, Foley tente le tout pour le tout et rate de peu l’interception… avec le concours d’un Dan Cole aux airs de sauveur inespéré. Les Anglais conservent le ballon, via une mêlée. Le match peut basculer.

56e minute : Le verrou australien saute enfin ! Watson, supersonique, conclu une action décousue, que tous les joueurs ont terminé « à la limite », prêts à craquer. D’un « deux contre deux » bien négocié, il inscrit l’essai, rageur, qui pourrait tout changer. La transformation est réussie par Farrell (10-20, 57e min).

Face à cette furia naissante, ce vent de folie qui semble se lever, l’Australie joue « petit » (intelligemment), met moins de volume et gère son pécule d’avance.

61e minute : Après une touche gagnée sur lancer sudiste, l’Angleterre amorce une attaque… une mêlée ouverte tourne encore à l’avantage de l’Australie, dont la troisième ligne est décidément monumentale. Quel abattage !

64e minute : le soufflet de la révolte retombe, et les Wallabies tiennent la gonfle sans sourciller, dans le camp anglais… jusqu’à une incroyable mésentente. Une passe ratée et une passe « pour personne » lancent un contre qui pourrait bien « aller à dame ». Les hommes de Michael Cheika sauvent l’essentiel en évitant l’essai, grâce à un retour de Beale mais, pénalisés, se soumettent à la botte de Farrell (13-20, 65e min) la flamme de l’espoir anglais vivotait encore… elle reprend de la vigueur.

68e minute : Une interminable action prend fin suite à un en-avant de Foley. Les acteurs du combat homérique qu’un match de rugby d’une telle intensité représente, semblent exténués. Certains joueurs sont perclus de crampes, d’autres en net baisse de régime ballon en main… mais c’est surtout dans la tête que les Anglais paraissent en bout de course. Dans la foulée de la mêlée, Watson dévisse totalement son coup de pied. Touche pour l’Australie, en bonne position, dans les 40 adverses (70e min).

71e minute : Le coup de grâce. Sur une attaque en première main  qui ne les déstabilise point, Sam Burgess – tout juste sur le terrain – et Farrell, découpent simultanément Hooper et Giteau, l’un d’un plaquage haut, l’autre d’une charge illicite à l’épaule et sans ballon. Les deux hommes précipitent la chute des leurs. L’ouvreur repositionné au centre ne terminera pas le mach (carton jaune), alors que son coéquipier qui s’exposait lui aussi à la même sanction s’en tire avec un avertissement verbal. Foley continue son sans faute, imperturbable (13-23, 72e min). L’issue de la rencontre ne laisse plus place au moindre doute.

Les huit dernières minutes ne sont que souffrance pour des Anglais impuissants. Jusqu’à la fin, l’Australie châtie son adversaire déboussolé, en mêlée, par l’impitoyable réussite de son buteur (13-26e, 76e min) et via une ultime contre-attaque… les joueurs de Lancaster errent en effet sur le pré, abasourdis, lorsque Giteau plonge en coin pour parachever le succès des siens (80e min). Foley termine son récital (13-33, 81e min), rideau.

Qui l’eût cru ?

L’Angleterre, première nation organisatrice éliminée dès les phases de poule, dans l’Histoire de la Coupe du Monde de rugby, a bu le calice jusqu’à la lie.

Quant à elle, l’Australie a prouvé que son premier Rugby Championship remporté, certes tronqué (en raison du grand rendez-vous mondial), n’était pas usurpé. En ce début de Mondial (d)étonnant, qui voit une poule B animée par des Japonais jouissifs (encore en lice pour la qualification, après leur victoire sur les Samoa), une poule C dominée par des All Blacks poussifs (qui ne dégagent pas l’impression de facilité qui les caractérise souvent - est-ce vraiment un mauvais signe ?), une poule D pour laquelle… il n’y a pour l’instant rien à signaler (R.A.S., circulez), les Wallabies viennent peut-être de s’affubler d’un statut dur à assumer. Celui de favori.

Si cette conclusion peut sembler hâtive, c’est en raison de la toute-puissance de la Nouvelle-Zélande depuis plusieurs années, et du caractère particulièrement immuable des hiérarchies présupposées dans le rugby, surtout vis-à-vis des sélections modestes (entre les meilleures, la non-garantie de victoire des Kiwis a déjà été maintes fois avérée). Un caractère mis à mal – pour le bien du spectacle ? – depuis l’entame de la compétition. En effet, celle-ci est globalement marquée par le constat de l’écart qui s’amenuise entre les différentes équipes, sans pour autant que l’abyssal fossé séparant les « petits » et « moyens » pays, des membres du gotha planétaire, ne voit sa profondeur et son aspect infranchissable réduits à néant.

Avant que ce fossé ne devienne qu’une rigole facile à enjamber, il reste bien du chemin à parcourir… mais la contre-performance doublement inédite réalisée par l’Angleterre cette année, nous rappelle à quel point des surprises peuvent se cacher dans un avenir qu’on ne saurait prédire.

 

Simon Farvacque

*http://www.lequipe.fr/Rugby/Actualites/Coupe-du-monde-l-elimination-de-l-angleterre-en-poule-pourrait-faire-perdre-des-millions/594714

Publié le 04.10.2015