Tweets sur sporthinker
Sporthinker
Un rendez-vous hebdomadaire pour tous les passionnés de sport.

Sport, genre et équité : l'insoluble équation

 

Sport, genre et équité : l'insoluble équation

Au-delà du machisme originel d'un champ sportif profondément misogyne depuis sa naissance (caractéristique qui évolue entre atténuation et persistance*), les hommes et les femmes présentent des aptitudes physiologiques différentes, scientifiquement reconnues comme telles. Cependant, cette vérité avérée n'échappe pas aux exceptions, et du cas des femmes dont les prédispositions naturelles remettent en cause l'équité sportive et sa définition, résulte une insoluble équation.

Tel un météore non-identifié, Caster Semenya - alors âgée de 18 ans - avait, en 2009, traversé la planète-athlétisme de son impressionnante foulée. Championne du Monde du 800 m, dans le temps monumental de 1 :55.45 (à deux secondes du stratosphérique, et controversé (1), record de Jarmila Kratochvilova, que seule Pamela Jelimo a su tutoyer au XXIe siècle), la jeune Sud-Africaine (qui améliore à cette occasion sa performance de près de 9s en un an) écrase la concurrence : à part elle, aucune femme n’a couru en moins de 1 :57.80, cette saison-là.

Mais l’aisance avec laquelle elle domine sa discipline, inspire bien plus de scepticisme qu’elle ne provoque de louanges. Non seulement, la suspicion est, à l’athlétisme comme à bien des sports, ce qu’une cicatrice encore douloureuse est à un convalescent : un mal lancinent prêt à se manifester (de nouveau) à tout moment (2), mais surtout : son physique interpelle. Musculeuse, parée de traits « masculins » et, qui plus est, dotée d’une voix grave, Semenya voit son « genre » ouvertement remis en question.

 

Hermaphrodisme, hyperandrogénie... complexes classifications

Cette stigmatisation, mal vécue par l’athlète, prend de l’ampleur et s’élève bien au-dessus des traditionnels ragots de comptoir : face au doute de l’IAAF (Association Internationale des Fédérations d’Athlétisme), et tandis que Jacob Zuma (président de l’Afrique du Sud) s’offusque de l’ « humiliation » que l’on inflige à sa Championne, celle-ci se soumet à un test de féminité (3). Il révèle que Caster Semenya est une femme. Une femme qui possèderait, en plus de son organe génital, des testicules intra-abdominaux sécrétant de la testostérone (ce qu’elle a toujours déclaré ignorer). Serait-elle atteinte d’une forme d’hermaphrodisme (4) ?

Depuis, plusieurs sources non-concordantes continuent d’entretenir le flou. Une chose est sûre : Semenya a une production androgène (développement de caractères « mâles ») surdéveloppée, que l’on pourrait qualifier d’ « hyperandrogénie ».

Médicalement, et donc plus strictement, le docteur Sandrine Brambilla (endocrinologue) traduit ce terme ainsi, (excluant le cas d’une possession de glandes testiculaires internes) « C’est une hypersécrétion d’hormones mâles, qu’on ne trouve habituellement pas chez les femmes. Il peut y avoir deux causes: un dérèglement soit des ovaires soit des glandes surrénales. C’est assez fréquent, mais à des stades très différents. Ça va du très léger à la femme très poilue, même si ce dernier stade est moins habituel. ». Si cet enjeu de définition est aussi prégnant aujourd’hui, c’est notamment parce que Dutee Chand, sprinteuse indienne, s’est récemment élevée contre l’une des répercussions de l’ « affaire-Caster », qui lui cause directement du tort.

 

Seuil clivant (IAAF) et désavoué (TAS) : incompréhension perpétuée

En effet, suite à cet imbroglio - qui a particulièrement choqué l’opinion publique, tant il a été traumatisant pour la jeune Sud-Africaine, déclarant « J’ai été sujette à un examen injustifié et envahissant des détails les plus intimes et privés de mon être. » - l’IAAF avait fixé, en 2011, un taux maximal de testostérone autorisé pour participer à une compétition (F).

Basé sur la moyenne de la population féminine (0,1-2,8 nmol/l) et sur le fait que celle de son homologue masculin culmine à plus de 10,5, ce plafond est instauré à 10 nmol.l. L’an passé, lors des Jeux du Commonwealth, Chand n’ayant pas satisfait à cette normalisation, elle avait été privée de compétition, jusqu’à nouvel ordre. Refusant de se soumettre à tout traitement visant à diminuer ce taux trop élevé (contrairement à Semenya qui avait quant à elle accepté de s’y astreindre), l’Indienne saisit le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), dans l’espoir de retrouver le chemin du tartan.

Après une longue période d’attente, celui-ci vient de lui donner raison (28.30.07) – elle s’est dite « ressuscitée » - suspendant pour deux ans le règlement imposé par l’IAAF (et bouleversant donc la course aux Jeux Olympiques de Rio), en attente d’une démonstration absolue de l’avantage physique direct provoqué par la testostérone. Cet avantage étant, en effet, sujet à discussion.

 

Des impacts physiologiques particulièrement durs à évaluer

Brambilla considère que celui-ci est indiscutable... mais sans donner du sens à la barrière virtuelle proposée par la fédération : « Avoir plus de testostérone est un avantage pour les performances, c’est sûr. Mais cela dépend du degré, et pour la très grande majorité des femmes hyperandrogènes, elles n’ont pas un taux suffisant pour qu’on puisse le considérer comme tel. Il faudrait vraiment avoir des taux bien plus importants pour qu’on puisse dire cela.» et sans prouver le rapport de cause à effet évoqué. Rapport dont beaucoup de spécialistes ne sont pas convaincus, les scientifiques du centre d’éthique biomédicale de Stanford (Etats-Unis), par exemple, le contestant vigoureusement.

Cependant, mettre fin à cette dissonance entre experts ne résoudra pas tout. En effet, partir du postulat d’un caractère hormonal avantageux, ouvre à un nouveau questionnement : doit-on le considérer comme « injuste » ?

La détente phénoménale de certains des meilleurs basketteurs, le rythme cardiaque exceptionnel des Rois de la Petite-Reine, les « VO2 max » défiant toute concurrence d’athlètes entrés dans la Légende... bon nombre d’idoles sportives sont nés différents. Avec un don à exploiter. Alors, où donc s’arrête le « talent inné » que l’on applaudit, valorise et accepte, où commence la « supériorité naturelle et rédhibitoire » que l’on proscrit, stigmatise et rejette ? En se basant sur le référentiel jusqu’ici mis en place par l’IAAF, l’incongruité transpire : une femme présentant un taux de 9.99 nmol.l de testostérone, si elle remporte des trophées, est destinée à être starisée. Si elle culmine à 10.01, son « privilège manifeste » n’est autre qu’une tare et fait d’elle un imposteur.

Aujourd’hui, croire en une solution parfaite semble une hérésie. Le temps jouant en la défaveur de ce souhait Candide.

 

Que justice soit faite ! Certes, mais laquelle ?

La quête de « justice » – individuelle ou collective, morale ou législative – est confrontée à la polysémie de ce terme, aux nombreux concepts qui subsistent en son sein et, dans ce cas, aux jurisprudences contradictoires et multiples qui s’accumulent.

Doit-on se fier aveuglément aux codes fixés par la Fédération ? Ils évoluent. Doit-on privilégier l’équité sportive (5) ou le respect de la personne. Impossible de jeter son dévolu. 

Non seulement, déontologiquement parlant, « violer » l’intimité de quelqu’un sur la base de soupçons est difficilement tolérable mais, de plus, la modification des conditions de participation peut être source d’un profond sentiment d’injustice. Comme l’illustre encore le cas de Caster Semenya. Cette dernière (médaillée d’argent aux Mondiaux 2011 et aux JO 2012, avec des courbes de performances décroissantes et tentant actuellement de tirer un trait sur deux années blanches) s’étant effectivement pliée aux directives de l’IAAF - prenant des traitements hormonaux pour cela - pourrait voir d’un œil dégoûté les hautes instances de son sport, un jour, lui déclarer « Sachez que nous vous acceptons maintenant comme vous êtes... ou plutôt comme vous étiez ». Semenya ne sera sans doute plus jamais la même, et cela, aucune décision juridique ne pourra y remédier. Certains actes restent à jamais gravés.

Le sujet ici survolé ne représentant qu’une petite partie de cet immense et perpétuel problème... à tel point que l’on peut se demander si le fait de se limiter à deux cases, lors de la classification du genre humain, n’est pas trop arbitraire et réducteur. Il est en tout cas un vecteur d’injustices plurielles et inévitables.

 

Dangers potentiels et éternelles séquelles

Enfin, si ce rétropédalage (abolition du seuil de testostérone) est confirmé, il serait une hypothétique porte ouverte à la tricherie, qui se ferait sous couvert de respect de la particularité de chacun. L’Homme n’admettant aucune limite à sa monstruosité vénale, le spectre d’un « doping prénatal » planerait alors sur le sport, telle une énième menace.

Mais outre par les éventuelles dérives qu’elle pourrait générer, c’est par elle-même que cette problématique d’acceptation ou non des différences génétiques peut être nuisible, voire dévastatrice.

En effet, entre héros et paria, dans le sport de haut niveau, il n'y a toujours qu'un pas. Ce pas, et son éventuel franchissement, faisant bien souvent la beauté de l'activité sportive, intense combat qui n'érige que peu de participants au statut de vainqueur et déçoit de nombreux perdants, non moins valeureux pour autant, mais pour qui l’infime paroi séparant les oubliettes du firmament est une muraille indestructible.

Mais quand ce pas ne repose ni sur la volonté de la personne concernée, ni sur sa capacité à se remettre en question et à progresser, quand il ne dépend que de caractéristiques biologiques et d’une législation fluctuante, quand il n'est qu'une frontière ténue entre les portes de la gloire et la condamnation à la ségrégation, quand il peut briser une carrière voire, moralement, une vie... il en devient terriblement cruel.

 

Simon Farvacque

*http://yourzone.beinsports.fr/le-sexisme-dans-le-sport-entre-attenuation-et-persistance-73232/

(1) http://yourzone.beinsports.fr/jarmila-kratochvilova-genese-record-monde-800m-imbattable/

(2) Qu’il soit minimisé, ou au contraire extrapolé, le dopage organisé (notamment concernant les athlètes féminines de RDA et d’URSS) fut longtemps une réalité.

(3) Les premiers tests de ce type datent de 1966 (d’abord « seulement morphologiques et gynécologiques », de plus en plus élaborés et controversés aujourd’hui. )

(4) http://www.onmeda.fr/problemes-sexuels/hermaphrodisme.html

(5) Notion qui mérite aussi d’être maniée avec précaution et dont la maîtrise passe notamment par un travail de dissociation entre les sens portés par l’ « équité » et l’ « égalité ». L’égalité reposant, globalement, sur la doctrine du  « même traitement pour tous », alors que l’équité tient compte des spécificités de chacun et consiste, par sa recherche, à la réduction des injustices, faisant appel à la notion d’éthique, quitte à utiliser pour cela la discrimination positive. Elle est plus subjective.

Répartir de la nourriture entre deux enfants, de manière égalitaire, reviendra forcément à leur en fournir la même quantité. Si l’on souhaite le faire de manière équitable, notre évaluation de ce qui est juste ou non entre en jeu. Sera-ce le plus costaud qui aura deux fois plus à manger, (car la justice est de le nourrir en fonction de ses besoins énergétiques) ou, au contraire, sera-ce le plus chétif qui bénéficiera de ce traitement de faveur (car c’est son unique chance de forcir à son tour) ? La métaphore ici utilisée n’a que valeur d’invitation à la réflexion.

 

Sources:

http://www.iaaf.org/athletes/south-africa/caster-semenya-242560

http://www.20minutes.fr/sport/1461043-20141014-athlete-indienne-suspendue-hyperandrogenie

http://www.slate.fr/life/58957/tests-testosterone-prouver-genre-jeux-olympiques

http://www.allodocteurs.fr/actualite-sante-jo-champion-ne-classe-xx_7835.html

http://gialdriopp.yagg.com/tag/caster-semenya/

http://www.lematin.ch/sante/sante/Les-intersexes-ne-sont-plus-operes-a-la-naissance/story/22489502

http://www.20minutes.fr/sport/1461043-20141014-athlete-indienne-suspendue-hyperandrogenie

http://spe15.fr/caster-semenya-de-retour-sur-le-800-metres/

Le journal L'Equipe du 29.07.2015

Publié le 30.07.2015