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Despotes au presque parfait

Despotes au presque parfait 

En 2015, Serena Williams et Novak Djokovic ont outrageusement dominé la planète tennis. Durant toute la saison, leur implacable mainmise n’aura subi que de rares altérations. Dans leur propre carrière, et dans l’Histoire de leur sport, quelles places occupent leurs quasi-parfaites partitions ?

Le contraste est saisissant. En 2014, huit joueurs/joueuses se sont partagé les huit trophées du Grand Chelem, en simple. Un fait rarissime (première fois dans ce siècle*). En 2015 ? Quatre, seulement, dont deux qui ont presque tout glané : Serena Williams et Novak Djokovic ont flirté avec une domination absolue. C’est la première fois depuis 27 ans qu’un joueur et une joueuse remportent tous deux au moins trois GC, en simple, la même année. Lors du précédent de 1988, Steffi Graff avait « tout » raflé à part les Masters (les 4 GC + la médaille d’Or aux JO) et Mats Wilander avait réalisé le Petit Chelem (seul Wimbledon lui échappant). 

Parmi ces deux « cavalier seul » qui n’ont rien de surprenant, celui de l’Américaine était peut-être le plus prévisible, tant les camouflets qu’elle avait essuyés en 2014 semblaient ne reposer que sur son inconstance.

Serena Williams : performance réitérée, prophétie inachevée

Une inconstance qui l’a longtemps empêchée de se maintenir sur le trône, pour diverses raisons (1), mais avec laquelle elle paraissait de plus en plus en mesure de rompre. Elle termine en effet sa troisième saison au sommet du classement WTA, plus hégémonique qu’elle ne l’a jamais été, à 34 ans. Voir illustration suivante.


Cette régularité s’est traduite par un enchaînement de cinq tournois dits « Majeurs » remportés d’affilée (US Open 2014 – Masters 2014 – Open d’Australie 2015 – Roland Garros 2015 – Wimbledon 2015), un Grand Chelem « sur deux ans » qu’elle avait déjà réalisé entre 2001 et 2002.

Mais ce nouveau « Serena Slam » n’est qu’une satisfaction partielle. En effet, il représentait une étape en direction d’une année 2015 voulue mythique. L’objectif était clair : le Grand Chelem calendaire. Mais alors qu’elle pouvait à la fois réussir cette performance monumentale et rejoindre Steffi Graf au panthéon du tennis (joueuse qui compte le plus de titre du GC, en simple, de l’ère open, avec 22 trophées), elle a cédé à la pression, à ses émotions.

Elle s’est inclinée en demi-finale de l’US Open, face à Roberta Vinci (2-6, 6-4, 6-4). L’Italienne triomphera finalement à Flushing Meadows, laissant des regrets (sans doute éternels) à Serena Williams. 

Dans la foulée, celle-ci décide de mettre un terme (prématurément) à sa saison, déclarant : "J’ai joué blessée toute l’année (…) Je prends les devants et me retire des tournois de Pékin et de Singapour pour prendre soin de ma santé et le temps de guérir. ». Depuis, les rumeurs vont bon train, et le doute plane sur son avenir.

Focalisée sur les GC, et ennuyée par des soucis physiques qui l’ont contrainte à plusieurs forfaits, Williams n’aura finalement triomphé « que » lors de cinq tournois, loin de ses huit titres de 2002 et de ses onze, record personnel, de 2013 (infographie ci-dessous).


En termes de matchs gagnés, son total est donc également « modeste » (voir prochain graphique). Un autre indicateur confirmant que ses années 2002 (avec autant de GC, trois succès et surtout trois trophées de plus) et 2013, extrêmement prolifique (78 rencontres remportées avec un pourcentage encore meilleur – 95.1 contre 94.6), restent des références plus éloquentes que sa saison 2015, pourtant époustouflante. 

 

Serena Williams a accompli quelque chose de grand. Elle est passée à côté de quelque chose d’immense. Déplorera-t-elle cette infime – mais ô combien porteuse – nuance, lorsqu’elle tirera sa révérence ? Elle a déjà réalisé tant de come back et d’exploits qu’il est nécessaire d’en douter.

Son alter-ego, sur le circuit masculin, a plus de chemin à parcourir, pour conjuguer sa compétence avec moult records. Mais il a plus de temps, également, pour y parvenir. 

Novak Djokovic : perfection tutoyée, malédiction non-abrogée

En effet, le « Djoker » n’a que 28 ans, et donc bien des cartes en main pour gonfler encore ses imposantes statistiques (10 titres du GC, contre 17 à Federer - 5 fois vainqueur des Masters, depuis dimanche, contre 6 pour le « Maestro »). Il surfe en tout cas sur une vague positive depuis plusieurs années, et s’impose en patron.

Sa période de soumission au duo Federer-Nadal – il a pu observer, de la troisième marche du podium, les deux hommes se partager le leadership pendant quatre ans (2007-2010) – est bien révolue : le Serbe vient de boucler sa deuxième saison consécutive sceptre en main, la quatrième en cinq ans (graphique ci-joint).


Il l’a conclue de la plus belle des manières, parachevant son œuvre d’un nouveau sacre à l’issue des ATP World Tour Finals (appellation officielle des « Masters »), dont il est maintenant quadruple tenant (ce dont aucun joueur n'avait pu se vanter avant lui). Dévorant Roger Federer (6-3, 6-4) à cette occasion.

Contrairement à la Reine de la WTA, le Roi de l’ATP a eu un appétit gargantuesque cette année, battant son record de rencontres et de titres remportés (83 matchs – 9e saison d’affilée à plus de 60 succès – 11 tournois). Un record qui ne rime pas seulement avec pléthore…
En effet, ce n’est pas uniquement en termes de quantité que le « Djoker » a innové. Qualitativement, il se montre également plus performant : avec 93,3% de succès, il efface des tablettes sa précédente marque - 92,1% en 2011. Enfin, il s’est adjugé quatre des cinq Tournois Majeurs de l’année, pour la première fois. Djokovic a donc progressé sur tous les tableaux (voir représentations suivantes). 



 

2011 n’est plus le révélateur de sa toute-puissance. Le nouvel indicateur de sa force : c’est cette année 2015. Avant même son épilogue heureux, il en convenait… tout en se projetant déjà sur l’avenir : « C’est la meilleure saison de ma vie. Quel que soit le résultat de demain (finale des Masters ndlr), ça restera ma meilleure saison. Mais je veux toujours faire plus et je peux faire plus.

Faire plus. Oui, mais comment ? En remportant le Masters 1000 de Cincinnati (le seul qui manque à sa collection) et surtout, Roland Garros. Il a échoué dans cette double-quête, finaliste face à Federer dans l’Ohio (cinquième échec à ce stade de la compétition), et face à Wawrinka, Porte d’Auteuil (troisième fois qu’il passe si près du but lors des Internationaux de France).

Des rendez-vous manqués avec la postérité

Comme Serena, Novak aurait donc pu graver des lettres de noblesse encore plus scintillantes, dans le grand livre de l’Histoire du tennis.

Ramenée à celui-ci, Williams-2015 pèche par son bilan trop « léger » (53 victoires). De plus, n'ayant pas réalisé sa meilleure année, l’Américaine peut difficilement concurrencer celles de ses illustres aînées. Margareth Smith Court et Steffi Graf restent les deux seules joueuses à avoir accompli un 4/4 annuel en GC, respectivement en 1970 et 1988. 
Pour « Nole », le sujet prête plus à débat. Le Grand Chelem calendaire de Rod Laver, en 1969, les seize titres (dont Roland Garros et l’US Open) de Villas, en 1977, les saisons pleines de McEnroe, Lendl, Borg, Nastase (dans les années -70/-80), de Courier, Sampras, Agassi (dix ou vingt ans plus tard, au plein coeur d'une décennie de domination de la bannière étoilée) ou encore les Petits Chelems de Connors (1974), Wilander (1988), Rafael Nadal (2010), Federer (2004, 2006, 2007) etc. les références ne manquent pas.
Parmi les plus citées : la cuvée 2006 de l’artiste de Bâle et le millésime 1984 de « Big Mac ». Où se situe le Djokovic-2015 ? Dans les mêmes eaux… même s’il semble naviguer dans leur sillage plutôt qu’à leurs côtés (moins de trophées et un moins bon pourcentage de victoires). 


Notons que toutes ces comparaisons n'aboutissent à aucune hiérarchie indubitable. Chacune de ses périodes, durant lesquelles des Champions ont exploité la plénitude de leur talent, ne peut être déconnectée de son contexte.

Seul le futur décryptera ces deux saisons de domination, leur accordant un sens au sein des carrières de Serena Williams et Novak Djokovic. Elles pourraient devenir l’allégorie de leur hégémonie, comme le symbole de leurs échecs relatifs.

Si le Serbe n’étreint jamais la Coupe des Mousquetaires, si l’Américaine n’atteint jamais le cap des vingt-deux trophées du Grand Chelem, alors 2015 se fera le témoin de leur Légende inaboutie.

Simon Farvacque

 

 

* http://yourzone.beinsports.fr/tennis-circuit-atp-2014-simple-parenthese-ou-annee-de-transition-83413/

(1) http://yourzone.beinsports.fr/wta-serena-williams-histoire-dune-championne-hors-norme-9482/

http://www.lequipe.fr/Tennis/TennisFicheJoueurF_333.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_McEnroe

http://www.wtatennis.com/players/player/9044/title/serena-williams#stats

http://www.tennisactu.net/news-atp-djokovic-2015-la-meilleure-saison-de-l-histoire-47455.html

http://www.lequipe.fr/Tennis/Actualites/Novak-djokovic-je-peux-faire-plus/609650

Publié le 23.11.2015