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Serge Blanco, la chevauchée sans fin

Jadis joueur trop rapide pour ses adversaires, puis préretraité visionnaire avant d’être aujourd’hui un redoutable homme d’affaires, Serge Blanco a toujours été en avance ... sur son temps comme sur les défenses. Retour sur la carrière de celui que Mourad Boudjellal présente comme « le membre le plus éminent de l’oligarchie rugbystique française », depuis ses exploits ballon en main jusqu’au tout récent (et énigmatique) statut qu’il va occuper auprès du staff de l’équipe de France. 



Dans cet essai il y avait tout. L’énergie du désespoir, la synergie de toute une équipe qui se déplace comme un seul homme, la magie de l’instant qui nous fait occulter les multiples approximations qui émaillent sa construction et, clou du spectacle, le héros à la conclusion. Cet essai, c’est celui que Serge Blanco a inscrit le 13 juin 1987 à la 85e minute du match opposant la France à l’Australie, permettant aux Bleus de s’imposer (30-24) et de s’inviter en finale de la première coupe du monde de rugby de l’Histoire. Une finale que les All Blacks remporteront sur leurs terres (29-9).

Ce fait d’arme, seul, suffirait à offrir à Serge Blanco une place de choix au panthéon du rugby français ... mais le Pelé du rugby a bien d’autres arguments à faire valoir pour justifier cette distinction.

Blanco, ce génial joueur

Entre 1980 et 1991 il a cumulé 93 sélections (numéro 15 le plus capé des Bleus) inscrivant la bagatelle de 38 essais (un record), remportant six Tournois (des Cinq Nations) dont deux Grands Chelems et gratifiant les supporters français de ses innombrables inspirations.  Au rayon des actions de Légende, il fut également le principal instigateur de l’ « essai de 110 m »* que Philippe Saint-André a aplati en 1991, sur la pelouse de Twickenham, lors d’un match du Tournoi opposant la France au XV de la Rose. Les Anglais s’adjugeront tout de même le match (21-19) et la compétition par la même occasion.

Si Blanco a donc marqué son époque à l’échelle planétaire, la notoriété qu’il a ainsi acquise à travers le monde n’est rien en comparaison de la relation qui le lie à la ville de Biarritz. Aux yeux de tout amateur de rugby, Serge Blanco est un fantastique esthète en matière de relance, un infatigable dévoreur d’espace et une machine à marquer des essais, pour tout supporter biarrot, il est bien plus que ça.

Né à Caracas, d’une mère française et d’un père vénézuélien, c’est à la mort de ce dernier que Serge Blanco émigre au Pays Basque avec sa mère (dont c’est la région d’origine). C’est à Saint-Jean-de-Luz qu’il effectue ses premiers pas, ballon ovale en main, mais le Biarritz Olympique (BO) est l’unique club professionnel pour lequel il ait joué (entre 1975 et 1992).

Il n’y a jamais gagné le moindre titre, échouant en finale du Challenge Yves du Manoir en 1989 (face à Narbonne) et ratant même, en 1992, l’occasion de s’en aller au sommet (défaite en finale du Championnat de France face à Toulon).  Mais l’idylle avec sa ville est alors loin d’être terminée, pour un Blanco plein de projets.

Blanco, ce précurseur

Sa reconversion, si tant est que l’on puisse la nommer ainsi _ « Je n’ai finalement pas eu de véritable reconversion puisque je n’ai jamais cessé de travailler » déclare-t-il _ Serge Blanco l’a préparée avant même de raccrocher les crampons. Au détour d’une discussion avec le kiné de son club, germe en lui l’idée de créer (d’abord un, puis) des centres de Thalassothérapie. Dès 1991, le premier d’entre eux voit le jour. Alors qu’il a cette fois tourné la page de sa carrière de joueur, il se lance également dans le Sportswear (alors que ce marché n’est pas encore aussi florissant, et donc concurrentiel, qu’aujourd’hui1) en 1992, avec le fameux label « 15. Serge Blanco ». En 1995 il est recruté en tant que consultant par Canal + qui vient d’obtenir les droits de diffusions du championnat de France de rugby (sport qui officialise alors sa professionnalisation) et accède à la présidence du BO.

Derrière cette mue express, de sportif adulé à businessman accompli, se cache un mécène. Ce dernier, ami de Blanco autant qu’il en est un fervent admirateur _ disant à son sujet : « tout ce qu’il entreprend, il le réussit. C’est un génie de l’anticipation, un leader né » _ c’est Serge Kampf. Le fondateur et alors président de l’entreprise Capgemini, amateur de rugby, a sympathisé avec Serge Blanco à l’occasion de la coupe du monde 1987 qu’il suivait attentivement, auprès des joueurs français.

Il le conseille, se porte caution auprès des banques et finance le lancement de son premier centre de Thalassothérapie [précisant, « ce prêt, il (Blanco) n’a eu de cesse de me le rembourser jusqu’au dernier carat. »]. A travers Capgemini, partenaire du club biarrot depuis 1992, il apporte même un soutien direct à l’équipe de cœur de son illustre compère.

Blanco, ce « tueur »

Serge Blanco, quant à lui, apprend vite et s’avère être un guide précieux pour un BO qui, étant alors en proie à des difficultés structurelles et financières, pouvait légitimement craindre de subir les conséquences du passage au professionnalisme. Cette toute nouvelle expertise, le Pelé du Rugby va également en faire bon usage à des fins personnelles, dans le monde du rugby comme en dehors de celui-ci.

Pour ce qui est du ballon ovale, son CV est imposant : président du Biarritz Olympique, donc, de 1995 à 1998 puis de 2008 à nos jours, il passe dix ans à la tête de la Ligue Nationale de Rugby dans l’intervalle ... avant d’intégrer le camp d’en face : il est l’un des vice-présidents de la Fédération Française de Rugby depuis 6 ans (actuellement responsable du « projet grand stade ».).

Dans ses activités parallèles il connait aussi une grande réussite (dans un premier temps, car depuis quelques années, ses projets de Thalasso n’aboutissent plus et certaines de ses boutiques de vêtements déposent le bilan2). La recette de son succès ? Il la définit lui-même ainsi : « savoir s’entourer, se faire respecter, et tuer s’il faut tuer.».

Au sein de cet univers impitoyable, il se donne les moyens de réussir ce qu’il entreprend. Ses détracteurs l’accusant même d’avoir usé de son aura et de ses relations pour favoriser le club biarrot lorsqu’il n’en défendait plus, officiellement, les intérêts et pilotait la LNR.

Cette férocité assumée et ces soupçons quant à son intégrité valent au personnage Blanco de diviser : il est orgueilleux, mégalo, têtu et trop autoritaire pour certains ; persévérant, charismatique, fidèle et attachant pour d’autres.

Une chose est sûre, ses capacités à s’illustrer dans des domaines variés se conjuguent avec une recherche permanente de nouveaux défis à relever ! Le dernier en date l’amène à peser à nouveau sur le sort de l’équipe de France, comme lors de ses plus belles années.

Blanco, (bouclier du) sélectionneur ?   

En effet, les résultats décevants de cette dernière ont conduit Pierre Camou (Président de la FFR) et Serge Blanco lui-même... à appeler ce dernier à la rescousse. L’ancien numéro 15 déclare ainsi : "Après avoir échangé avec les entraîneurs (...) Pierre et moi avons décidé que je m'impliquerai nettement plus auprès de la sélection. On va avoir pour mission, avec d'autres personnes, d'accompagner le XV de France dans toutes les réflexions". Intéressant... mais intriguant.

D’après Camou, le but n’est « pas de recréer un comité de sélection » mais « d’accompagner humainement le sélectionneur » alors que va vraiment faire Blanco... auquel le statut de psychologue ne colle pas forcément à la peau ?

Sans éluder toutes les questions3, il y apporte un élément de réponse _ « Je suis là pour épauler (...) Cela ne sert à rien d'entrer dans une polémique avec le sélectionneur qui se fait attaquer de partout et qui, ça le démange peut-être, a envie de répondre... Eh bien, nous allons le protéger de ça. » _ se proclamant donc bouclier de Philippe Saint-André (Yannick Bru et Patrice Lagisquet).

Il paraît tout de même surprenant que Blanco assume clairement ce rôle de simple gilet par balle, le principe même de monter au front pour prendre les coups que les méchants journalistes destinent aux entraîneurs de l’EDF serait, logiquement, de le faire de manière non-officielle pour, discrètement, les décharger de la pression médiatique. Les difficultés qu’ils rencontrent depuis plusieurs mois les rendent suffisamment sujets aux critiques pour que les instances nationales n’en rajoutent pas une couche en risquant de les faire passer pour des assistés.

Enfin, derrière cette promulgation se cache une dernière interrogation... Blanco briguera-t-il un jour la place des hommes qu’il déclare protéger aujourd’hui ? Peut-être car la demi-mesure n’est pas le fort de ce bonhomme qui ne manque ni d’ambition ni de soif de pouvoir.

En effet, Serge Blanco semble animé par un viscéral besoin : celui d’être le personnage central des différents projets qu’il mène, de les incarner et d’en être la figure de proue. Dans son nouveau rôle auprès du staff du XV de France, qui le remet sur le devant d’une scène qu’il n’a jamais vraiment quittée, saura-t-il être utile à une sélection nationale moribonde depuis plusieurs années (dans l’ère du rugby pro, PSA est le seul sélectionneur de l’EDF à n’avoir jamais fait mieux que 4e du Tournoi) ?

Même si cet ajustement dans la gouvernance des Bleus devait s’avérer bénéfique, il ne resterait qu’un énième bricolage réalisé dans l’urgence d’une coupe du monde qui se profile à l’horizon (dans à peine plus d’un an). La question d’une refonte plus profonde de l’ensemble d’un rugby français piloté par les mêmes dinosaures depuis tant d’années, se pose clairement.

En attendant, au premier rang d’entre eux, Serge Blanco, insatiable créateur4 (d’intervalle, d’émotions, d’entreprises...) n’est pas rassasié : s’il avait vu sa mythique course du 13 juin 1987 connaître un magique dénouement, aboutissant dans l’en-but australien, il n’a pas fini de poursuivre son destin. La folie des grandeurs est une chevauchée sans fin.

Simon Farvacque

 

*https://www.youtube.com/watch?v=h3PHyrbUNM4

1 Lacoste ou autre Canterbury ont d’abord été concurrencé par Eden Park et, donc, la marque de Serge Blanco... et c’est maintenant Sella, Lacroix ou encore Chabal qui se lance dans ce business.

2 il en compte encore 70 (statistique arrêtée au début de l’année 2014) mais 13 ont fermé depuis 2009.

3 La liste des joueurs retenus pour le prochain stage de l’EDF sera divulguée le 21 septembre prochain et elle sera précédée par une conférence de presse visant d’apporter des précisions quant à cette réorganisation managériale impliquant Serge Blanco.

4clamant : « (aujourd’hui), j’ai envie de créer un grand stade. Avant ça, j’ai aimé créer une marque à mon nom, comme j’ai aimé créer la Ligue de Rugby ».

Sources 

 La majorité des citations et statistiques de cet article sont issues d’un papier de l’édition du mois de février 2014 du magazine « Au fait » (Les dérives du « Rugby’zness » ) s’intitulant : [Serge Blanco] Le Rugby taille patron.

http://archive.bo-pb.com/club_historique.php

http://www.sudouest.fr/2014/07/28/xv-de-france-serge-blanco-va-epauler-philippe-saint-andre-1627326-8.php

http://rmcsport.bfmtv.com/rugby/blanco-premiere-avec-le-staff-des-bleus-832068.html

Publié le 09/09/2014