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Record de l’heure : leurres et Grandeur

Record de l’heure : leurres et Grandeur

Depuis peu, le record du monde de l'heure représente à nouveau un fort enjeu dans l'univers du cyclisme. Plusieurs coureurs s'y sont frottés ces derniers mois et le 2 mai prochain ce sera au tour d'Alex Dowsett de tenter d'établir une nouvelle distance de référence. Retour sur la genèse d'un mythe parfois escamoté et sur le regain d'intérêt qu'il tend à susciter.

Dans la vie des sportifs, que ce soit face à eux-mêmes et leurs performances passées, ou vis-à-vis de leurs adversaires, la comparaison est omniprésente. Pouvoir se targuer d’être « le meilleur du monde » dans sa discipline est un rêve pour certains d’entre eux, un objectif pour d’autres, un accomplissement (potentiel ou réel) pour tous. A cette quête de suprématie planétaire s’ajoute parfois un facteur dont la dimension est tout aussi vertigineuse : le temps, par son immensité, est si excitant à défier. Les fameux « records » prennent donc une place importante dans le grand livre de l’Histoire du Sport... mais ils ne sont pas tous aussi significatifs et représentatifs. Ainsi, le crédit accordé à celui résultant de soixante minutes d'effort, en cyclisme, a connu bien des fluctuations _ perdant un temps sa valeur purement athlétique _ durant ses plus de 120 ans d’existence. En effet, c’est à la fin du XIXe siècle que le record de l’heure est né.

Desgrange, précurseur dans l'âme

Avant d'être le créateur* de la Grande Boucle (1903), le Français Henri Desgrange avait déjà joué le rôle de pionnier avec succès, en étant l'auteur du premier point de repère en la matière (35.325 km), en 1893, à Paris.

Rapidement, et largement, battu par son compatriote Jean Dubois, en 1894 (38.220 km) il ne lance pas immédiatement une course poursuite effrénée mais, petit-à-petit, l'engouement grandit. En 1897Oscar Van Den Eynde (BEL), toujours au sein de la capitale française, fait perdre à l'Hexagone son monopole (39.240 km) avant que Willie Hamilton (USA) ne mondialise encore un peu plus cette lutte contre les aiguilles, en 1898, à Denver, cassant la barre des 40 km avec une méthode pour le moins innovante, la nuit, dans le sillage d'un faisceau lumineux rythmant ses tours de piste. Sa performance (40.781 km) reste inégalée durant sept années.

En 1905Lucien Petit-Breton ramène la distinction de recordman en terres françaises (41.110 km). Alors qu'il continue de se distinguer pour l'éternité, devenant le premier coureur à remporter deux Tour de France (1907 et 1908), il lègue le sceptre à Marcel Berthet (FRA) et Oscar Egg (Suisse), qui se l'échangent  _ le détenant trois fois chacun _ à plusieurs reprises.

L'Helvète a le dernier mot (1914 : 44.247 km), avant que la Grande  Guerre (1914-1918) n'éclipse provisoirement toutes autres velléités d'amélioration, ramenant le sport à sa faible condition et à son impuissance face aux dérives de l'être humain.

Après la progression rapide, le plafonnement

En sept ans le duo franco-suisse a fait grimper le record de plus de trois kilomètres. Il faudra quarante-quatre années pour qu'une telle progression s'accomplisse à nouveau. L'Homme, à défaut de les atteindre _ il en est encore loin _ touche du doigt ses limites.

Ce n'est qu'en 1933 que le Hollandais Jan Van Hout dépoussière le record, le portant à 44.588 km avant que durant quatre ans, le leadership ne s'envole de France en Italie en repassant par les Pays-Bas (Maurice Richard, Giuseppe Olmo,  Frans Slaats).L'augmentation de la distance se fait de plus en plus minime, à chaque succès (323 mètres, maximum sur la période). Cette frénésie courte et intense _ contrôlée tant bien que mal par la fédération internationale, qui interdit l’utilisation de vélos-couchés (1934) _ est conclue par Maurice Archambaud qui, en 1937, parcourt 45.817 km en 3600 secondes.

En 1942, alors que l'activité sportive est, encore une fois, reléguée au second plan pour de bien regrettables raisons, Fausto Coppi prend la main et c'est tout sauf anodin. En effet, le Campionissimo (surnom qu’il glanera au fil d’une glorieuse carrière) vient de se révéler en suppléant son illustre coéquipier Gino Bartali (dont il deviendra bientôt le rival) sur les routes du Giro 1940 (1er) lorsqu’il réalise, avec 45.848 km, une performance qui fera date durant près d'une quinzaine d'années.

Le record de l'heure va voir ses lettres de noblesse briller de mille feux : les Légendes de la Petite Reine en faisant quasiment toutes un objectif majeur pour prouver leur Grandeur.

Les fuoriclasses à l’assaut de la barre des 50 km

Monsieur Chrono. Son surnom parlait de lui-même, Jacques Anquetil était redoutable dans l'effort solitaire. C'est en 1956, avant même d'avoir remporté le moindre Grand Tour (plus tard il comptera cinq TDF, deux Giroet une Vueltaà son palmarès) qu'il se pose en recordman de l'heure (46.159 km).

La même année, Ercole Baldini (ITA) le dépossède de cette distinction qui reviendra tour à tour à Roger Rivière (FRA) _ deux références_ Ferdinand Bracke (BEL)et Ole Ritter (DAN). Ce dernier porte à 48.653 le nombre de kilomètresà avaler pour le renverser de son piédestal, en 1968 à Mexico. Le seuil des 49 km, dernière étape avant la cinquantaine tant fantasmée, reste alors non-franchi. Eddy Merckx n'en fera qu'une bouchée.

En 1972, l'ogre belge a 27 ans, il vient de s’octroyer quatre fois le Tour de France (consécutivement et en quatre participations) compte trois succès sur le Tour d'Italie, a déjà triomphé sur les cinq Monuments du cyclisme etc. lorsqu'il s'astreint à des dizaines de tours de piste, lui aussi dans la capitale mexicaine. Il bat Ritter de près de 800 mètres (!) et se fend d'un nouveau coup d'éclat : 49.431 km.

Le record de l'heure est alors au paroxysme de sa valeur d'étalon. Il est détenu par le meilleur coursier de sa génération, celui dont le pedigree est le plus impressionnant, et ce au-delà même de sa propre époque. Celui qui restera sans doute à jamais comme l'un des plus hégémoniques Champions de son sport. Qui pourra détrôner le grand Eddy ?

C'est le progrès qui finira par engloutir le Cannibale.

1984 – 1996, parenthèse insensée

Francesco Moser (ITA), par ailleurs fantastique coureur de Classique et polyvalent au point de compter six podiums (dont une victoire) sur le Giro, va, en 1984, faire perdre au record de l'heure le charme de son intemporalité. En moins d'une semaine, armé d'un matériel autrement plus sophistiqué que celui de ses prédécesseurs, il transperce le plafond imaginaire que les 50 km symbolisaient (50.808 km) puis bat son propre record (51.151 km).

C'est le début d'une escalade incontrôlée qui causera bien du tort à une épreuve dépossédée de son sens premier _ culte de l’effort individuel _ au point d’en être décrédibilisée.

En Juillet 1993, bien loin des routes du Tour de France, un amateur baroque (pour ne pas dire farfelu), Graeme Obree (ECO), tente sa chance. Dans une position inédite (celle « de l’œuf ») et avec un vélo bricolé par ses soins (avec des pièces de « récupération »), il s’installe sur le toit du monde (51.596 km).

La polémique enfle, la posture adoptée par Obree est prohibée, Chris Boardman (ANG), Miguel Indurain (ESP), Tony Rominger (Suisse), ténors du peloton de l’époque reprennent successivement son flambeau. Le génial Ecossais avait un temps récupéré le leadership avec une nouvelle innovation « la position Superman » mais il doit s’incliner définitivement lorsque Boardman, en 1996, se sert de sa nouvelle idée révolutionnaire pour intégrer la stratosphère : 56.375 km. Point de non-retour ? Peu après, l’UCI, par la charte de Lugano (1), met fin à la mascarade. Quatre ans plus tard, Merckx est réinstauré détenteur du record (2).

Rétropédalage... puis retour vers le futur nécessaires ?

Dans la foulée, Chris Boardman, le repenti « C’était une façon de tout nettoyer et de dire au revoir », se mesure à lui... à la régulière. Il améliore la référence réanimée, de seulement dix mètres (49.441 km2000) avant de tirer sa révérence soulagé et fier d’avoir vaincu le maître. L’Histoire est belle... mais l’engouement peut-il, durablement, renaître ? Jan Ullrich et Lance Armstrong vont-ils étendre leurs duels estivaux aux vélodromes des quatre coins du planisphère ? Que nenni, durant la première décennie du XXIe siècle, seul un bon rouleur tchèque, Ondrej Sosenka (49.700 km), couche son nom sur la prestigieuse liste, en 2005... avant de l’en voir effacé par un contrôle positif à la méthamphétamine. Le record est alors au point mort. Après le bond en avant des années -80 et les deux pas en arrière de la fin du millénaire, l’UCI va alors se risquer à une nouvelle « avancée » : en mai 2014, elle définit comme « autorisé » le matériel utilisé par les pistards et, sans sombrer à nouveau dans l’excès, (ré)ouvre la porte au progrès. Certains font grise mine _ Spartacus voyait en l’utilisation d’un vélo de course basique, l’occasion de défier virtuellement les héros de l’Histoire de son sport, Merckx en premier lieu _ d’autres se prennent au jeu.

En effet, les essais s’enchaînent, avec des fortunes diverses : tandis que le vétéran allemand Jens Voigt, 51.115 kmMatthias Brändle (AUT), 51.852 km, et Rohan Dennis (AUS), 52.491 km (record actuel), se mettent en évidence, successivement, Jack Bobridge et Thomas Dekker se cassent les dents sur le dernier référent.

C’est donc à Alex Dowsett, solide machine à rouler (champion de Grande-Bretagne du CLM en 2011, 2012 et 2013 _ pas toujours face à une monstrueuse concurrence_ et vainqueur de la médaille d’or de la discipline aux Jeux du Commonwealth 2014, avec neuf secondes d’avance sur… un certain Rohan Dennis) de postuler, le 2 mai prochain. 
Un avenir soumis au bon vouloir des nouvelles gloires
Le record du monde de l'heure a perdu de son aura et de sa splendeur mais il n'a pas rendu son dernier souffle. Le compromis aujourd'hui trouvé, reposant sur une « technologisation » tolérée, et des limites tout de même fixées, peut le protéger à la fois de la totale désuétude qui le guettait et de la course aux étoiles démesurée qu'il avait durant douze ans réservée. 
Certes, il n'aura sans doute plus jamais la même saveur, la comparaison intergénérationnelle qu'il permettait de faire étant semble-t-il devenue une définitive hérésie, mais son retour au premier plan est envisageable. Il dépend maintenant des protagonistes amenés à tenter de s'inscrire au sommet de son palmarès.
En effet, certains personnages emblématiques du cyclisme actuel _ Sir Bradley Wiggins, Fabian Cancellara, Tony Martin etc. _ ont tout pour refaire de cette course contre le temps, d'aujourd'hui et d'Antan, un fil rouge incontournable de l'actualité de la Petite Reine, en se livrant à une somme de passionnants duels à distance. Entretenant ainsi le paradoxe et la force des mythes : bien qu'immortels, ils renaissent toujours de leurs cendres.

Simon Farvacque

 

* Desgrange, à la tête de « L’Auto-Vélo » perd une bataille face au journal « Le Vélo » (apparu avant le sien) qui l’oblige à modifier le nom de son quotidien. Ce dernier devient « L’Auto »… mais son directeur ne tarde pas à riposter. La bicyclette étant un fort vecteur de communication à l’époque au sein de la presse sportive, impossible d’abandonner ce « marché » : Desgrange répond favorablement à la proposition de Géo Lefèvre (journaliste) et institue la plus grande épreuve cycliste jamais organisée (comme il se plait à l’appeler).

 Le Tour de France est né.

(1) http://oldsite.uci.ch/francais/news/news_pre2000/comm_19990611.htm

(2) Aujourd'hui, les distances réalisées par Moser, Obree, Boardman, Indurain et Rominger, dans les conditions réglementaires qui ne sont plus en vigueur, sont toujours cataloguées... mais au sein d'un classement parallèle, celui répertoriant les "meilleurs performances dans l'heure"

Autres annexes :

http://www.directvelo.com/actualite/39742-record-de-l-heure-des-coureurs-pas-comme-les-autres.html#.VSA5SW-qVPI

http://fr.wikipedia.org/wiki/Record_de_l'heure_cycliste

http://www.francetvsport.fr/cyclisme/record-de-l-heure-un-mythe-qui-renait-244823

http://www.ladepeche.fr/article/2002/11/15/350414-histoire-et-histoires-du-record-de-l-heure.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Eddy_Merckx

http://www.lequipe.fr/Cyclisme-sur-route/Actualites/Des-legendes-et-superman/499273

Publié le 08.04.2015