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Sotchi : Jeux d’hiver, enjeux divers.

     
     Demain débutent les Jeux Olympiques de Sotchi 2014, les compétitions de snowboard, patinage artistique et ski acrobatique s’offrant le luxe de devancer la cérémonie d’ouverture de vendredi. Des Jeux qui se distinguent, entre autre, par un site olympique à la surprenante topographie : rendu possible par la proximité du massif du Caucase, le fait d’organiser les Jeux Olympiques d’hiver au sein d’une station balnéaire, n’en demeure pas moins cocasse.

Ainsi, l’organisation des différentes compétitions pose de nombreuses questions, en partie symbolisées par cette touche d’humour, mais dont quelques calambours ne suffiront pas à faire le tour. En effet, les enjeux des JO de Sotchi ne se résument pas à cette curiosité géographique. Ils prennent une dimension économique énorme, avec un budget faramineux de 37 Milliards de dollars.

Les travaux étant financés aux 2/3 par l’Etat, selon Vedomosti, un quotidien économique russe, j’ai peine à croire que ce coût record (JO d’été et d’hiver confondus) ne soit du qu’à la fibre sportive, pourtant réelle, de  Vladimir Poutine. Les enjeux politiques qui en découlent sont bien entendu prépondérants.

Plus généralement, et ce depuis les années -30 (Coupe du monde de football en Italie en 1934, JO de Berlin en 1936), les grandes manifestations sportives sont un redoutable instrument de propagande, dont l’importance s’est accentuée parallèlement à la médiatisation croissante du sport depuis la fin des années- 50.

Si les JO d’hiver restent dans l’ombre de leurs homologues estivaux dans l’esprit du public, bien qu’ils s’en soient émancipés en 1994 (jusqu’alors ils étaient tous deux programmés la même année), il ne faut pas oublier qu’ils furent les premiers à connaître une couverture télévisuelle internationale en direct. Précisément en 1956, lorsque les JO d’hiver de Cortina furent retransmis en direct dans 22 pays, contrairement à ceux d’été qui se déroulèrent à Melbourne. Les moyens techniques de l’époque rappelant que l’Australie est une contrée lointaine pour une grande majorité des nations du globe.

Les JO d’hiver sont donc au même titre que tous les grands évènements sportifs, une vitrine non-négligeable pour les pays qui l’organisent.

Les valeurs de l’olympisme encore bafouées ?

Si, Historiquement, les valeurs revendiquées par le Comité International Olympique ont toujours prêté à débat, comme l’atteste l’exclusion de Tommie Smith et John Carlos des JO de Mexico en 1968 pour leur fameux poing levé, sont-elles aujourd’hui totalement occultées au profit des enjeux géopolitiques?

Thomas Bach (président du CIO) a récemment déclaré, au sujet d’éventuelles marques de désapprobation de la loi russe anti-gay* lors des prochains JO : « aucune manifestation ne sera tolérée sur les podiums olympiques […] en revanche, les athlètes peuvent jouir de leur liberté d’expression en conférence de presse ».

Nous prouvant ainsi que liberté d’expression et olympisme se conjuguent au conditionnel.

De plus, la mise en parallèle entre la loi évoquée ci-dessus et ce que stipule la charte olympique, à savoir : « Toute forme de discrimination […] est incompatible avec l’appartenance au Mouvement olympique », démontre que l’application de cette dernière par le CIO est très relative.

Gageons que cet argument n’aura que peu de poids, car il serait si facile d’y rétorquer : « tout est relatif, seul la vodka est Absolut ». Une telle réplique, bien que farfelue, eut été moins grave que celle véritablement prononcée par Anatoly Pakhomov, Maire de Sotchi au sujet des homosexuels : «Nous n’en avons pas dans notre ville».

Mais cette intolérance archaïque envers l'homosexualité n’est pas le seul sujet de discorde.

Soupçons de corruption

En effet, au dessus de la démesure du coût d’organisation des Jeux de Sotchi planent des soupçons de corruption. La simple évocation de ce terme fait rejaillir le spectre des JO de Salt Lake City**, dont l’attribution controversée fut à l’origine d’une profonde refonte de la gouvernance du CIO.

 Mais s’ils peuvent être comparés, ces deux évènements ne doivent pas être assimilés, car ils diffèrent en de nombreux points. D’une part, au sujet de Salt Lake City la fraude fut avérée, alors qu’en ce qui concerne la cité caucasienne elle reste du domaine de la suspicion. D’autre part ces deux cas concernent respectivement l’attribution, pour l'un, et l’organisation, pour l'autre, des JO d’hiver, et les acteurs qu’ils mettent en jeu ne sont donc pas les mêmes.

Les rumeurs actuelles _ même si le mouvement Olympique en subit aussi les répercussions (il se serait parfaitement accommodé de ne pas voir les termes olympisme et corruption à nouveau associés) _ ternissent avant tout l’image du pays organisateur.

Les JO de Sotchi ne sont donc pas sans risques pour la Russie, et j’ai le sentiment qu’ils n’ont pas pour l’instant l’effet escompté. Mais alors qu’ils n’ont pas encore débuté, il faudra plus de temps pour juger de leur réussite ou non. D’autant plus que leur organisation s’inscrit dans une politique de promotion par le sport, à grande échelle et à moyen terme.   En effet, inexistants en matière d’organisation d’évènements sportifs planétaires depuis les JO d’été 1980, la Russie organise les JO d’hiver moins d’un an après les mondiaux d’athlétisme 2013, et à peine 4 ans avant la coupe du monde de football 2018.

Cette instrumentalisation du sport à des fins politiques, est un danger face auquel nous devons lutter, en nous refusant à sacrifier nos valeurs morales sur l’autel de l’enivrante exaltation qu’il peut nous procurer.

Si des solutions radicales peuvent parfois êtres envisagées par les instances nationales ou les sportifs concernés (manifestation, boycott) notre rôle à nous, observateurs du sport, peut paraître dérisoire mais existe bel et bien.

 J’ose croire que nous sommes capables de profiter des spectacles sportifs en conservant un esprit critique face aux discours de circonstance qui les accompagnent,  sans laisser ces derniers affecter notre libre arbitre. En l’occurrence, prêter de l’intérêt aux Jeux Olympiques de Sotchi ne doit pas nous empêcher de faire preuve d’un certain scepticisme face aux opérations de communication que Vladimir Poutine mène à cette occasion.

Mais ce processus intellectuel n’est pas forcément naturel. C’est pourquoi nous devons rester vigilants face aux dérives du sport moderne, pour les empêcher de le gangréner au point de le dénaturer, et pour contribuer à la préservation de son identité et de ses valeurs.  Il faudrait faire preuve de naïveté, ou de mauvaise foi, pour négliger la part d’ombre qui a toujours sommeillé en son sein (dopage, culte démesuré du corps et de la compétition), mais aujourd’hui, à mes yeux, la pire des choses pour le sport serait d’être réduit à sa fonction d’accessoire du pouvoir.

Pour qu’il ne se limite jamais à cela, il est de notre responsabilité d’apprécier le sport sans pour autant le laisser influencer nos convictions politiques. Cette tâche nous incombe chaque jour, celle des athlètes (que j’ai omis d’évoquer jusqu’ici), à savoir nous faire vibrer, commence demain.

Alors place au sport.   


 
Farvacque Simon


Sources :
http://geopolis.francetvinfo.fr/la-loi-russe-anti-gay-jette-un-froid-sur-les-jo-de-sotchi-23887

** 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_de_l'attribution_des_Jeux_olympiques_d'hiver_de_2002

http://www.olympic.org/fr/charte-olympique/documents-rapports-etudes-publications

http://www.atlantico.fr/decryptage/37-milliards-euros-mais-pourquoi-jo-sotchi-ont-donc-coute-plus-chers-que-tous-autres-avant-eux-vladimir-poutine-detournements-ar-947106.html

http://www.lesaffaires.com/monde/europe/les-jo-de-sotchi-un-gouffre-financier-pour-la-russie/555265


http://www.linternaute.com/histoire/jour/evenement/17/10/1/a/51923/0/le_poing_des_black-panters_est_leve_aux_jo_de_mexico.shtml
 

http://www.slate.fr/monde/82801/carte-interactive-corruption-alexei-navalny-sotchi

Le Journal L’équipe du 28 janvier 2014

Article de
Le Monde du 11 janvier 2014 Les  Jeux de Prométhée

Publié le 05/02/2014