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Rogerio Ceni : goleador, goal et adoré


Rogerio Ceni : goleador, goal et adoré

Dimanche dernier, pour son « ultime match », il n’a pas joué (blessé). Jusqu’au bout, Rogerio Ceni aura brillé par sa singularité en ne participant pas à la victoire des siens, 1-0, face au Goiás Esporte Clube (succès de São Paulo synonyme de quatrième place, et donc de qualification pour la Copa Libertadores). Cette sortie de scène par la petite porte a été compensée, vendredi, par l’organisation de son jubilé dans la ferveur du Stade Cícero-Pompeu-de-Toledo (plus communément appelé « Morumbi »), devant près de 60 000 spectateurs.  Rogerio Ceni( bientôt 43 ans), via son départ à la retraite, marque la fin d’une grande lignée, dont il était le plus éminent représentant : celle des gardiens-buteurs d'Amérique latine.



« Cette demi-heure changera ta vie ». Lorsque Telê Santana convoque Rogerio Ceni trente minutes plus tôt que le reste de son effectif, il prononce cette phrase, dont il ignore encore la portée. L’entraîneur du São Paulo FC , ancien sélectionneur d’une Seleção perdante mais brillante (1982 et 1986), s’apprête à faire d’un gardien au physique normal (1m88 aujourd’hui), aux réflexes corrects et au style sobre, l’idole d’un peuple, l'une des légendes d’un sport.

Nous sommes au cœur des années -90 et le club brésilien est sur le toit du monde : il vient de remporter la Coupe Intercontinentale en 1992 et 1993, face au Barça puis au Milan AC. Zetti, portier titulaire donne satisfaction, mais Santana prépare l’avenir et la jeune doublure dont il dispose, prometteuse sans être exceptionnelle, pêche dans le jeu au pied.

Ceni, 20 ans, relève le défi et travaille la précision de sa relance, seul, face au but  « En fait, j'ai commencé à m'exercer à tirer sur les montants » avant de voir en cette nouvelle capacité, l’occasion de se démarquer « comme aucun des joueurs de champ ne travaillait les coups francs, je me suis senti légitime pour les tirer ». 

Phénomène de longévité… et non de précocité

Il ronge son frein pendant plusieurs saisons. Pour Rai, joueur du São Paulo FC entre 1987 et 1993 – symbole avec Cafu, entre autres, de cette génération dorée (avant d’illuminer la capitale française) – Ceni a appris dans l’ombre, en intégrant une équipe dont il n’était pas encore un leader, en 1990 : "Nos titres ont marqué le début de sa carrière, il a très vite fait partie d'un groupe de vainqueurs et il a su en tirer profit".

Ce n’est qu’en 1997,  que Ceni gagne sa place dans le onze de départ (marquant un but dès la saison de son avènement), avant de devenir capitaine en 2000. Déclinant notamment des offres de l’Inter Milan, du Deportivo La Corogne et d’Arsenal, il réussit à se constituer un palmarès conséquent (Coupe du Monde des clubs 2005, notamment) sans céder aux sirènes du Vieux Continent.

Si Rai se dit impressionné par la justesse du jeu au pied de son ancien coéquipier "C'est un gardien exceptionnel, qui a la meilleure technique que j'ai jamais vue. » c’est son tempérament qui a joué un rôle majeur dans la relation qu’il entretient avec les inconditionnels du club auquel il a appartenu pendant 25 ans « en plus, il a une forte personnalité qui lui a permis de devenir l'idole des supporters ».

Homme fidèle et buteur prolifique

Ces traits de caractères (dévouement sans faille, leadership charismatique) ont fait de lui le recordman de rencontres professionnelles disputées pour un même club (1237, « loin » devant le Roi Pelé et ses 1116 matchs avec Santos) et se traduisent par un lien qui va au-delà du terrain.  Rogerio souhaiterait même qu’à sa mort, ses cendres soient dispersées dans le Morumbi, théâtre de ses exploits, où il fut tant adulé. Symbole de la place qu’il occupera toujours dans « son » São Paulo FC, dont il figure au dixième rang des meilleurs buteurs, avec 131 réalisations. Ce n’est pas seulement à cette échelle que ses états de service, dans le domaine, sont excellents.

1254 matchs, 131 buts. Son bilan peut faire pâlir d’envie bien des joueurs de champ, dont les missions sont principalement offensives (pour les différents clubs dont il a défendu les couleurs, par exemple, David Beckham ne compte « que » 129 réalisations).

Par contre, hors de son fief, avec le maillot de sa sélection nationale, Ceni aura connu moins de succès et une carrière sur courant alternatif.

Trace délébile laissée en sélection

Aucun but en dix-sept apparitions (ce que l’on reproche rarement à un joueur occupant son poste…), aucune grande compétition (Mondial ou Copa America) disputée en tant que titulaire : il n’a pas su s’imposer durablement comme LE gardien des Auriverdes. Sa présence dans les effectifs titrés lors de la Coupe des Confédérations 1997 et, surtout, de la Coupe du Monde 2002, couronne tout de même sa carrière international (il était également de la campagne planétaire de 2006).

S’il n’a pu la conjuguer avec la même efficacité lors des rencontres internationales, sa précision face aux cages adverses (69 coups francs inscrits, 61 pénaltys et un but dans le « jeu courant ») est inégalée.

En effet, quantitativement Rogerio Ceni écrase la concurrence, chez les portiers spécialistes du « douple-emploi ». Cependant, dans l’imaginaire collectif, d’autres ont gagné leur place dans ce registre, grâce à différentes caractéristiques.

José Luis Chilavert (Paraguayen), le précurseur. René Higuita (Colombien), le plus fantasque, dont le « coup du Scorpion » est inoubliable. Jorge Campos (Mexicain), le polyvalent, artiste qui dessinait ses propres maillots « fluo » et pouvait même jouer attaquant. Tous ont, à leur manière, marqué cette époque récente (années -90/2000), qui voyait les gardiens latino-américains s’octroyer certaines libertés. Des libertés acquises non sans mal.

Figure de proue d’une tendance

Chilavert fut le premier « dernier rempart » à faire des coups de pieds arrêtés une originale spécialité. Spécialité dont il est devenu l’une des personnifications les plus courantes (au même titre que Ceni). Il joue au Vélez Sarsfield (ARG), quand il a enfin l’occasion de prouver qu’il peut être un tireur attitré, après plus de dix ans à haut niveau. En 1993, Carlos Bianchi (son entraîneur), ô combien connaisseur en terme de buts à scorer, répond à sa demande et lui laisse une chance. Bingo. «  Si je l’avais manqué, il n’y aurait pas eu de suite », José Luis en a conscience, son destin a basculé. Celui qui s’illustrera plus tard en inscrivant un triplé (1999) ou encore le tir-au-but qui offre la Coupe de France au RC Strasbourg (2001) et cumulera 62 buts, dont 8 pour le Paraguay, ouvre une brèche dans laquelle plusieurs vont donc s’engouffrer. C’est l’heure de « (le but c’est) la vengeance du gardien », selon ses propres termes.

En Europe, Dimitar Ivankov (Bulgare, professionnel entre 1996 et 2011) sera aussi redoutable du point de pénalty (scorant ainsi une quarantaine de fois, total proche de ceux de Campos et Higuita, qui varient selon les sources).

Espèce en voie d’extinction ?

Aujourd’hui, plusieurs gardiens allemands s’improvisent « libero » (Neuer, ter Stegen, Trapp), pas tous avec la même réussite mais très peu d’hommes gantés ont un instinct de buteur aiguisé.

Vincent Enyeama (Nigérian) a déjà sanctionné les fautes adverses, dans la surface de vérité, et quelques spécimens (très) expérimentés perdurent en Amérique du sud (le Péruvien Johnny Vegas Fernandez, le Brésilien Tiago Campagnaro, les Argentins Sebastian Saja et Cristian Lucchetti etc.)… mais peu de jeunes loups se prêtent au jeu. L’exercice se soldant parfois par un fiasco. N’est pas Panenka qui veut, n’est-ce pas Micka Landreau ?

Entre son immense longévité, son absolue fidélité et son nombre de buts marqués,  Rogerio Ceni détient des records impressionnants. Les égaler, séparément, relèverait de l’exploit – « personne ne dépassera (son nombre de buts, en tant que gardien) », prophétise Campos – les faire tomber, conjointement… n’en parlons pas.

Le jeune portier amoureux de son club et habile de ses pieds qui arrivera en avance sur le terrain, pour faire du zèle et marcher dans les pas du Mythe… d’une bonne dose de patience devra s’armer. Il n’est peut-être pas né. Pourvu qu’ils soient nombreux à espérer être cet héritier, pour entretenir une flamme qui a bien besoin d’être ravivée. Si elle venait à s’éteindre, les gardiens-buteurs risqueraient de nous manquer : dans le sport comme dans la vie rien ne vaut la diversité.

Simon Farvacque

 

Sources :

http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Rogerio-ceni-tire-sa-reverence/615847

http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Rogerio-ceni-tire-sa-reverence/615847

http://www.france24.com/fr/20151212-bresil-le-gardien-buteur-rogerio-ceni-fait-adieux-devant-60000-supporters
http://www.beinsports.com/fr/football/news/bresil-les-adieux-de-rogerio-ceni-le-buteur-g/153623

http://eurovisions.eurosport.fr/football/rogerio-ceni-a-pris-sa-retraite-la-caste-des-gardiens-buteurs-s-est-elle-eteinte_sto5018482/story.shtml
http://www.football-the-story.com/les-gardiens-buteurs

Article publié le 13.12.2015