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Detroit – Indiana (2004) :

 émeute au Palace of Auburn Hills


10 ans, déjà. Le 19 novembre 2004, le Palace of Auburn Hills, antre des Pistons, se mue en arène de gladiateurs : le match de basket opposant Detroit à Indiana tourne au pugilat des temps modernes. Retour sur cette échauffourée historique, qui fait écho aux combats de la Rome Antique et nous rappelle que la fascination que l’Homme vouait alors à la violence physique, n’a pas fini, n’en déplaise aux romantiques, d’être l’une de ses caractéristiques. 
Ce jour-là, champions en titre, les Pistons de Detroit accueillent d’ambitieux Pacers d’Indiana, pour ce qui est alors un des chocs de la NBA. En effet, ces deux franchises font partie des grosses cylindrées de la ligue américaine, en ce début de XXIe siècle. 
Deux candidats au banc d’essai
Quelques mois auparavant, les Pistons avaient créé la sensation en terrassant les Lakers du duo Shaquille O’Neal – Kobe Bryant, en finale NBA. Secret de ce succès ? Un cinq majeur impressionnant de complémentarité et d’organisation : Chauncey Mr Big Shot Billups enquille les 3 points dans les moments cruciaux, Richard Rip Hamilton, le vengeur masqué, assure un scoring constant, Tayshaun Prince, armé de ses bras tentaculaires, est aussi efficace balle en main qu’en défense et, dans la raquette, les deux Wallace forment l’attelage idéal. Quand Big Ben nettoie la peinture, le Sheed est capable d’y briller tout en toucher, ou de s’en écarter, pour marquer longue distance.
Inattendu, le sacre de Detroit n’a souffert d’aucune contestation (4-1 face au LAL) http://www.ma-page.fr/editpage.php#mais il demande confirmation. Au rang des challengers, figurent donc les Pacers de Stephen Jackson (18.1 pts de moyenne la saison passée), Jermaine O’Neal (MIP* 2002), Reggie Miller (alors numéro 1 de l’histoire de la NBA, au nombre de 3 points réussis) et Ron Artest (loin d’être maladroit face au cercle et élu meilleur défenseur de l’année écoulée) qui restent sur une première place à l’issue de la saison régulière et une finale de Conférence Est perdue... face aux Pistons, futurs rois de la ligue. La franchise d’Indianapolis court _ toujours aujourd’hui d’ailleurs _ derrière sa première bague et prend des allures de sérieux prétendant.  
Outre l’importance du facteur « revanche » et la qualité des deux effectifs, la suprématie de la "division centre" est en jeu : ce match revêt donc de nombreux enjeux. Mais c’est au-delà du sport qu’il va rentrer dans la légende de la NBA. 
Jusqu’ici... tout va bien 
Dans les deux camps, peu d’enfants de cœur, côté Detroit : Ben, par ailleurs meilleur défenseur de la ligue en 2002 et 2003 (avant de l’être à nouveau en 2005 et 2006) et Rasheed Wallace répondent plus au profil de terreur des raquettes qu’à celui de gentille majorette, alors que côté Pacers, Ron Artest, aussi rugueux que caractériel, symbolise une équipe peu encline à subir le défi physique qu’un adversaire tente de lui imposer. Qui plus est, il convient de préciser que Big Ben Wallace vient de perdre un de ses proches et, en deuil, peut être encore plus susceptible de dégoupiller. 
Le cadre est posé : le match de gros bras n’a plus qu’à se dérouler. Dans une salle aux travées clairsemées Indiana semble prendre un avantage définitif et entame la dernière minute du match avec un matelas de 15 points (97-82). Mais alors qu’à 48 secondes du terme de la rencontre, Ben Wallace est servi poste bas, se joue d’un Stephen Jackson dont la rigueur défensive est déjà rangée au vestiaire et attaque le cercle... Ron Artest croit bon de commettre une grossière faute sur lui. Le pivot de Detroit ne se contentera pas de sanctionner cet outrage par deux lancers francs (qu’il aurait, d’ailleurs, eu bien du mal à valider) : à peine rééquilibré, il se retourne et pousse violemment, à la gorge et des deux mains, son insolent agresseur. L’altercation manque, de peu, de prendre de trop grandes proportions, mais le climat s’apaise petit-à-petit...
Du tête-à-tête musclé à la « bagarre de rue » 
Seulement, provocateur, Ron Artest se couche, plein de désinvolture, sur la table de marque, feignant de se désintéresser du tumulte qu'il vient de provoquer. Electrique, l’atmosphère du Palace va alors devenir explosive, lorsqu'un fan des Pistons lance le récipient de sa boisson (en plastique) sur l'effronté visiteur, faussement déconnecté de toute cette agitation. Ulcéré, Artest se jette dans les tribunes à la poursuite du mauvais farceur, se trompe de client et n'invective pas l'auteur du délit mais, surtout, sème dans toute l'enceinte, la pagaille et la zizanie. C'est le début de deux minutes d'une incroyable foire d'empoigne. 
Pendant que Jackson rejoint son compère dans les gradins, rouant de coups plusieurs spectateurs, Rasheed Wallace tente tant bien que mal de calmer les esprits (une fois n'est pas coutume), Rip Hamilton se débat sur le parquet et d'autres joueurs, incrédules, ne peuvent que constater les dégats. Une chaise vole, les droites pleuvent et les officiers de la sécurité se mêlent à la bagarre plus qu'ils n'arrivent à la contrôler. Membres des staffs, journalistes ou autres gardes du corps, personne n'échappe à cette baston générale.
Redescendu sur le terrain, Artest est pris à partie par des fans de Detroit, alors qu'il s'en débarrasse, Jermaine O'Neal arrive, comme un avion, punir l'un d'eux de son audace, au prix d'une glissade mémorable.  Cette glissade diminue l'impact du coup qu'il réserve au véhément supporter ... qui peut s'en estimer heureux. On apprendra plus tard que ce dernier n'en était pas à sa première incartade: il violait son bannissement du Palace, par sa simple présence. 
Les joueurs d'Indiana finiront par être évacués sous les huées de la foule (et sous des projectiles en tout genre). La tempête se dissipe, le calme revient sur un Palace of Auburn Hills dans lequel règne la consternation.
Au sein de ce capharnaüm géant, il était difficile de se retrouver. De plus, de l’extérieur, l’ampleur prise par cette hystérie collective semble minimisée par les vidéos qui ont immortalisé cet instant de folie furieuse. Les témoignages des différents acteurs de cette improbable émeute lui donnent une dimension encore plus significative. 
 Des mots plus forts que les images 
Ainsi, Jermaine O’Neal tenait à préciser, qu' « aussi affreux que ça avait l’air à la télé, c’était 20 fois pire en vrai. ». Si pour lui, et son imposant gabarit (2m11, 116 kg), le moment fut si compliqué, que dire de celui vécu par d'autres protagonistes de cette mêlée! En effet, plusieurs reporters ont payé de leur personne pour avoir tenté de s'interposer. Quand Chris McCosky (du Detroit News) peut seulement déplorer son manque d'efficacité :" Je me souviens avoir tenté de stopper Jamaal Tinsley (meneur des Pacers)... il est passé à travers moi comme dans du beurre." Mark Boyle, commentateur radio pour la ville  d'Indianapolis, a bien plus à regretter : "Par instinct ou par réflexe, je me suis levé et Ronnie (Artest) est passé sur moi. Je me suis cassé 5 vertèbres". Au final, une dizaine de blessés (dont deux hospitalisés) sera d'ailleurs recensée, presque un moindre mal. 
Plus loin encore, dans l'évocation de la tournure quasi-dramatique des événements: Rick Carlisle, alors entraîneur des Pacers après avoir été celui des Pistons, ira jusqu'à déclarer: "J'avais l'impression que je me battais pour ma vie". Sentiment partagé par Chuck Person (son assistant): « ... on était coincés dans une scène de gladiateurs où les fans étaient les lions. On essayait juste de s’en sortir." et Tim Donaghy, un des arbitres de la rencontre: "C’était juste le chaos, au point d'avoir peur pour sa vie.". 
Pourtant, comme en marge de la réalité, un joueur semblait ne pas prendre conscience de la situation... et de sa gravité. Ce joueur, c'est Ron Artest. Stephen Jackson déclare ainsi, au sujet de son coéquipier de l'époque: « (dans le vestiaire) Après qu'on se soit calmé, il m'a regardé et m'a demandé: "Jack, tu penses qu'on va avoir des problèmes?", Jamaal Tinsley s'est écroulé de rire. Je lui ai dit: "T'es sérieux mec? Des problèmes ? Ron, on sera chanceux si on a encore un putain de job!"». Pire encore, l'inconscience vire à l'amnésie, lorsque Ron Artest demande plusieurs fois à Boyle, les causes des blessures qu'il lui a lui-même infligées. 
Répercussions directes et empreinte indélébile
Mais, si la mémoire sélective peut rassurer notre inconscient, elle ne nous dédouane pas de nos actes et, rapidement, les sanctions tombent. Artest est suspendu jusqu'à la fin de la saison (soit 86 matchs, dont 13 de PO, plus lourde sanction depuis la création de la NBA, hors cas de dopage), Jackson (30 matchs) et O'Neal (25 réduits à 15) sont également sévèrement jugés alors que Wallace se voit privé de seulement 6 rencontres (toutes ces périodes d'inactivité forcée étant assorties d'une suspension de salaire). Notons également que le spectateur auteur du "jet de chaise" sera condamné à un mois de prison et n'aura plus jamais le droit d'assister à un match de son équipe favorite. Concrètement, ce triste spectacle sonne le glas des ambitions de titre, immédiates et à moyen terme, de la franchise de l'Indiana. En effet, Reggie Miller part à la retraite quelques mois plus tard et Artest demande à être transféré (ce qui sera mal vécu par certains de ses coéquipiers qui l'avaient soutenu jusqu'au bout, dans ses plus grands excès): l'équipe _ demi-finaliste de conférence en 2005 (battu par... Detroit), puis éliminée au premier tour en 2006, avant de ne plus voir les playoffs jusqu'en 2011 _ décline petit-à-petit jusqu'à repartir de zéro. 
A titre individuel, ce match reste comme un tournant dans la carrière de Ron Artest _ qui ne retrouvera plus jamais le niveau qu'il affichait en ce début d'année (24.6 pts et 6.4 rebonds de moyenne) _ personnage particulier, qui répond d'ailleurs aujourd'hui, officiellement, (comble de l'ironie) au nom de Metta World Peace (1) et envisage encore de changer de patronyme. Alors qu'il joue actuellement en Chine, l'hypothèse de son retour en NBA, d'ici quelques semaines, se murmure en coulisse. 
Chez les Pistons, le traumatisme est moins grand: certes, les rencontres suivantes, à domicile, se jouent avec un dispositif de sécurité renforcé mais côté "sportif", la machine du Michigan reste bien rodée. Les joueurs de Detroit ne seront plus titrés, mais resteront une des références de la ligue jusqu'en 2008, enchaînant les bonnes (et frustrantes) performances: butant sur la dernière marche menant au sacre en 2005 puis toujours battus en finale de conférence entre 2006 et 2008, année qui marque, pour eux, la fin d'une époque. Quant à Ben Wallace, l'événement, dont il a été un des principaux déclencheurs, lui reste souvent associé, mais pas en tant que zone d'ombre de son passé, plutôt comme l'un des symboles de son tempérament de guerrier.
Ce jour de 19 novembre 2004, l'émeute du Palace Auburn Hills nous a a rappelé à quel point, bestialement, l’humain peut s’emporter et dans quelle mesure au sein d’un sport moderne si normé, la situation est toujours susceptible de dégénérer. Dix ans après sa réalisation, on ne peut que souhaiter que cette incroyable scène de violence collective et incontrôlée reste, longtemps encore, célèbre dans l'histoire de la NBA pour son unicité.
Farvacque Simon 

*MIP : Most Improved Player (joueur ayant le plus progressé... sur la saison)
1 Metta World Peace _ pouvant se traduire par: "celui qui souhaite la paix dans le monde" (Metta étant un terme bouddhiste qui signifie "souhait du bonheur des autres" et "world peace" l'équivalent de "paix mondiale", en anglais.) _ est un nom dont il s'est officiellement affublé, évoquant des "raisons personnelles" pour justifier cette démarche.
 
http://basketblog.fr/4594/la-bagarre-du-palace-revisitee/
http://www.rds.ca/1.243103
http://www.basketsession.com/actu/stephen-jackson-2-116858/
http://www.insidebasket.com/actu/bataille-auburn-hills.html
http://espn.go.com/nba/player/_/id/378/stephen-jackson
http://www.basketball-reference.com/awards/dpoy.html
http://www.eurosport.fr/basketball/nba/2004-2005/du-tres-lourd-pour-indiana_sto659811/story.shtml
http://fr.wikipedia.org/wiki/Playoffs_NBA_2007
http://www.liberation.fr/sports/2004/11/23/sanctions-exemplaires-apres-une-bagarre-generale-en-nba_500342

Publié le 19/11/2014