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Escrime : Rechute... conjoncturelle ou préoccupante ?

 

Rechute... conjoncturelle ou préoccupante ?


En 2012, le plus gros pourvoyeur de médailles olympiques du sport français* faisait profil bas : avec un zéro pointé aux JO de Londres, l’escrime tricolore réalisait une contre-performance inédite depuis 1960, année de la seule édition qui avait vu les Bleus boucler des Jeux « Fanny ». Le redressement opéré ces deux dernières années (trois breloques mondiales dont aucun titre en 2013, puis sept dont trois sacres en 2014) attendait une confirmation... les Championnats du Monde 2015 ne l’ont apportée que partiellement, tandis que Rio se profile déjà à l’horizon, au cœur du prochain été.


(ici, Gauthier Grumier)


 

On ne se relève pas sans mal d’une telle déroute. Une déroute qui fait écho aux JO de Rome (1960), véritable tournant de l’Histoire du sport français, de sa gouvernance et de son importance politique (suite à ces Jeux, Charles de Gaulle confiant alors à Maurice Herzog la tâche de générer et gérer le sport dit « de haut niveau » en France, et les moyens nécessaires à cela).  La « Bérézina » de Londres, en plus d’avoir entraîné quelques changements – Christian Peeters étant notamment nommé Directeur Technique National en 2013 – reste gravée dans les mémoires des tireurs et tireuses français qui, dans les trois disciplines olympiques de l’escrime [Sabre, Epée et Fleuret (1)], s’étaient résignés, il y a trois ans, à ne briller aucunement.

Depuis, de nombreux rendez-vous (continentaux et mondiaux) émaillent le parcours qui mène le groupe bleu en direction du Mont Olympe, pour y redresser la barre en terres brésiliennes. Parmi eux, les Championnats du Monde, qui viennent de se dérouler (13-19 juillet), présentaient de nombreux enjeux, vis-à-vis de cette échéance future [voir règlement suivant quant aux quotas de tireurs engagés par épreuves (2) et interview du DTN à ce sujet (3)]. Retour sur l’ensemble de la compétition, d’arme en arme et d’échecs en succès.

Résultats « en individuel »

Les Russes sabrent la vodka, Berder sort du bois

Cécilia Berder, triple championne de France en titre, n’a buté que sur Sofia Velikaya (RUS), en finale du sabre féminin (15-12), glanant à cette occasion sa première médaille mondiale individuelle (argent). Aucune Tricolore n’avait atteint ce stade du tournoi, dans cette épreuve, depuis 2005 (lorsqu’Anne-Lise Touya était venue à bout d’une certaine... Velikaya). Au passage, Berder a éliminé la tenante du titre, Olha Kharlan (UKR), en 8 de finale.

En vue de la compétition par équipes, cette performance augurait d’un bon parcours [qu’elle allait aborder en compagnie de Manon Brunet (19 ans) et Saoussem Boudiaf (21 ans), jeunes prometteuses, ainsi que Charlotte Lembach, (2e aux derniers Championnats d’Europe)], comme la toute fraîche vice-championne du Monde le laissait entendre dès l’obtention de cette distinction, rappelant également l’intérêt qu’elle porte à l’exercice collectif : « je suis prête à échanger cette médaille contre de l’or par équipes [...] on a souffert ensemble. On a sué ensemble. On a un projet commun. On veut aller aux JO. [...] Désormais, ce groupe a plusieurs cartouches. Les adversaires ne savent pas d’où ça peut péter. » Leurs espoirs ne se concrétiseront pas en victoire...

Dans le tournoi masculin, Alekseï Iakimenko a complété le doublé russe, en s’octroyant le sceptre de souverain (en disposant facilement de l’Américain Daryl Homer, 15-5) pendant que les quatre représentants « Bleu-Blanc-Rouge » rencontraient la même mésaventure (tous éliminés sur le score, dur à avaler, de 15-14), à différents étages, Bolade Apithy tombant en dernier (huitième de finaliste).

Palmarès cosmopolite à l’épée, Grumier argenté et frustré

Huit médaillés... huit nationalités. Hommes et femmes confondus, les épéistes qui se sont distingués, en individuel, venaient de différents horizons. L’Italienne Rossella Fiamingo s’est emparée du titre chez les filles, tandis que le Hongrois Géza Imre fut sacré chez les garçons en triomphant de Gauthier Grumier, amer finaliste (défait 15-14).

Pour le Français (Champion d’Europe et performant toute cette année, bronzé aux mondiaux l’an dernier), c’est en effet la déception qui prime « C’est encore plus dur qu’en 2010 (déjà médaillé d’argent aux Mondiaux, à Paris), ces Championnats du monde sont sans doute mes derniers [...] Je suis déçu de ma finale » et le sentiment d’inachevé qui prend le pas sur la satisfaction « on ne se souvient que des vainqueurs [...] je suis le deuxième dans la course à la lune ».

Cependant, Grumier, dès cet échec relatif, s’est rapidement projeté vers l’un de ses prochains, et derniers, objectifs, avec détermination « le 1er septembre on va repartir à zéro. A moi d’aller chercher ma place dans l’équipe qui ira aux Jeux de Rio » et sportivité «  Il n’y a pas de passe-droit ».

Le fleuret français moribond, « Guerre froide » arbitrée par le Japon

Habituel point fort français (suivi de l’épée et du sabre, dans cet ordre, ces dernières années), le fleuret s’est au contraire mué en Talon d’Achille lors de cette entame de Mondial... aucune place occupée dans le dernier carré, peu importe le genre des représentants amenés à tirer.

Dans le tableau féminin, le parcours de la jeune Pauline Ranvier (21 ans) rime avec promesse [honorable défaite en 16e de finale, 15-10, face à la double Championne du Monde en titre, Arianna Errigo (ITA)] alors que chez les hommes, l’élimination express d’Erwann Le Péchoux, expérimenté membre du « Groupe-France », du haut de ses 33 ans, était accueillie avec bien plus d’amertume. Dans l’impasse tactiquement, « tout le jeu que je sais faire, tout ce que j’aime, lui convient. Tour ce que je fais bien le rend fort » il s’est incliné face à Richard Kruse (GBR), sur le score de 15-11.

En terme de puissance collective dégagée par ces résultats individuels, avec trois médailles chacun, ce sont Russes (un sacre, par la fleurettiste Inna Deriglazova) et Américains qui se sont le plus distingués, quantitativement, par leurs bonnes performances (la couronne masculine revenant au Japonais Yuki Ota).

Résultats « par équipes »

Pas de podium pour le sabre bleu,  entre déception (F, 6e) et satisfaction (H, 4e)

Les sabreuses françaises (comme évoqué précédemment) se montraient ambitieuses à l’aube de cette passe d’armes. Défaites en quart de finale, in extremis, elles se contentent  d’une 6e place qui résonne comme un cinglant échec, Berder continuant sur sa lancée mais ne pouvant porter à elle-seule une équipe globalement défaillante en quart de finale (44-45 face à la Pologne).

Leurs homologues masculins ont réalisé un tournoi bien  plus encourageant, achevé à la quatrième place. Ce positionnement au pied du podium, qui ne se traduit pas en rêves olympiques, par équipes (cette épreuve fait partie des deux « collectives » à ne pas figurer aux JO 2016, avec le fleuret féminin) permet d’envisager l’avenir avec le sourire et se veut globalement rassurant, individuellement, donnant du crédit au travail réalisé par Frédéric Baylac (à qui Peeters a confié les commandes d’un groupe de sabreurs dans le doute) depuis près de deux ans.

Le Tarbais, teigneux tireur qui s’est « assagi  avec le temps » selon les mots de son DTN, voit ses efforts payer, en termes de management notamment, « sa capacité à dialoguer est même devenue son point fort » renchérit Peeters. Dans la continuité, c’est sportivement que le niveau s’élève : défaite en demie cette année, avec une victoire en quart face à la Corée du Sud (Championne Olympique) contre un arrêt à ce stade de la compétition l’an passé.

Le fait de passer proche du bronze (relativement... car l’Allemagne, alors Reine du Monde et d’Europe pour quelques minutes encore, était trop forte : 45-30) n’entrainait point la sinistrose dans la délégation bleue, comme en témoigne le trait d’humour de Vincent Anstett « J’avais eu l’or par équipes en 2006, l’argent en 2007 et le bronze en 2005. Il ne me manquait plus que la médaille en chocolat. C’est fait ! »

Epées en main : Fiasco côté garçons, sentiments mitigés côté filles  

La France, favorite de l’ « épée masculine par équipes » s’est inclinée dès les quarts de finale, face à l’Italie (44-42) et son leader, Grumier, déjà dauphin insatisfait en individuel, n’a pas caché son immense déception « là, je suis dégoûté. » ne mâchant pas ces mots, à l’heure de débriefer ce camouflet « en individuel, ces gars-là, on les tape tous. Mais ici, par équipes, sur les trois derniers relais, on se fait gratter une touche ou deux à chaque fois. Et le résultat, le voilà... ». En parallèle de cet échec, de nombreuses tensions internes sont à déplorer et ne resteront pas sans conséquences (5) .

Le groupe Tricolore féminin n’a pas eu à dresser un bilan si critique (4e) mais le fait de passer si près d’une place sur le podium (42-44 face à l’Ukraine, lors du match pour la 3e place) apporte son lot de frustration. Fataliste, Rudy Naejus (entraîneur) regrettait l’irrégularité de ses tireuses « c’était à notre portée, on fait deux mauvais relais qu’on traîne ensuite. On a manqué de réussite. »

Fleuret bronzé (F), bronze effleuré (H)

« Clairement, on n’est pas au niveau. Il va falloir s’en expliquer et remettre les choses à plat. » Franck Boidin (entraîneur national) n’y va pas par quatre chemins, le collectif fleurettiste français (H), champion en titre, n’a pas été à la hauteur de son statut « c’est de la soumission. Nous sommes allés sur la piste comme à l’abattoir [...] Nous sommes loin du compte ».

Son alter ego au féminin a été bien plus convaincant (4), réitérant sa performance de l’an dernier et mettant à nouveau pied sur le podium (3e). Dans la petite finale, les Bleues se sont imposées en « morte subite » face à la Hongrie (37-36), Boidin savourant ce succès étriqué, tant il fut précédé de revers qui le furent tout autant « En individuel (notamment), sur la dernière touche, la pièce n’est pas souvent tombée du bon côté pour nous. Là, c’est l’inverse ! ».

Panorama dur à évaluer... direction Rio avec un affront à laver

Le tableau global est moins bon qu’il y a un an (notons que ces championnats étaient plus relevés que les précédents, aucun gros bras ne faisant l’impasse, à quelques encablures du grand rendez-vous des cinq anneaux) mais semblable à celui de 2013 (trois médailles), voire un peu meilleur [deux breloques en argent – une en bronze, contre l’inverse il y a deux ans, et des performances individuelles plus marquantes (deux médailles à zéro)].

Alors, léger contretemps ou échec préoccupant... que tirer comme bilan ? Peeters se veut résolument positif : « Nous sommes loin de ce que nous avions espéré mais le côté positif est que nous restons dans le groupe des nations les plus fortes de l'escrime mondiale [...] il n’y a rien de cassé. ».

L’escrime française - dont les progrès, réels, peinent à se concrétiser - semble en passe de redevenir une place forte dans l’univers de son sport, malgré des Mondiaux en demi-teinte. Confirmera-t-elle dans un an, en tirant un trait sur des JO de Londres calamiteux, qu’elle reste l’un des bastions de l’olympisme bleu ?

Simon Farvacque

Remerciements à Florestan Reboul et Alwyn Reboul (AlwynR sur http://pulse-gaming.gg/)

* Largement en tête avec 115 médailles, devant le cyclisme (BMX, piste, route compris) avec 90 breloques et l’athlétisme, qui en compte 61. Voir détails ci-joint : http://franceolympique.com/art/313-bilan_par_sport_des_medailles_aux_jo.html

(1) http://sporthinker.fr.gd/Sabre-_-Ep-e2-e-_-Fleuret--k1-r%E8glements-et-distinctions-k2-.htm

(2) http://fie.org/uploads/4/22507-13.%20systeme%20qualification%20jo%202016%20FRA.pdf

(3) http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Christian-peeters-le-regard-tourne-vers-rio/573858

(4) Rappel : le fleuret par équipes (F) ne sera pas discipline olympique en 2016.

(5)http://rmcsport.bfmtv.com/escrime/escrime-lamour-ecarte-obry-902608.html?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

Résultats complets : https://fr.wikipedia.org/wiki/Championnats_du_monde_d%27escrime_2015

Sources :

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Medaille-d-argent-pour-cecilia-berder-au-sabre-individuel/574228

https://fr.wikipedia.org/wiki/Championnats_du_monde_d%27escrime_2015

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Gauthier-grumier-plus-dur-qu-en-2010/574490

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Championnats-du-monde-journee-sans-medaille-pour-l-equipe-de-france/574728

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Mondiaux-d-escrime-sabre-hommes-par-equipes-pas-de-medaille-mais-une-bonne-surprise/574953

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Championnats-du-monde-d-escrime-sabre-hommes-frederic-baylac-un-tarbais-sans-beret/574066

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Gautier-grumier-je-suis-degoute/575111

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Mondial-d-escrime-fleuret-homes-par-equipes-les-bleus-quatriemes/575408

http://www.lequipe.fr/Escrime/Actualites/Christian-peeters-dtn-il-n-y-a-rien-de-casse/575472

Les différentes éditions du journal « L’équipe » durant la compétition

Publié le 20.07.2015